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lundi 2 mars 2015

Rimbaldiennes - Jacques Demarcq

Présentation de l'éditeur :


A partir de lieux ou d'épisodes de la vie du poète, une redécouverte des écrits de Rimbaud loin du mythe qui fausse la portée de ses textes et écrase sa création littéraire. L'auteur ne commente pas mais fait revivre les mots sous d'autres habits. 

Mon avis : 



Jacques Demarcq nous emmène dans une promenade aux cotés de Rimbaud ; il s'est approprié les textes s'en est nourri pour en ressortir de nouveaux, des histoires, toujours très poétiques, en vers ou en prose. Il nous entraine dans l'imaginaire que lui a inspiré Rimbaud. Je pensais connaitre assez bien Rimbaud, mais ce livre m'a ouvert la lecture et après une première lecture je me suis replongé dans les textes originaux et puis dans quelques livres sur sa vie.

Ce qui est remarquable avec ce livre c'est que Jacques Demarcq nous emmène dans l'esprit du poète, il y a très peu de références faciles, mais tout est inspiré par son œuvre. Ceci dit, on est dans une création originale, connaitre Rimbaud n'est absolument pas indispensable quand on lit ce recueil. Un très joli livre que j'ai été heureux d'ajouter à la section poésie de ma bibliothèque.


samedi 18 octobre 2014

De ma jungle affecTUEUSEment - François Boucher

Présentation de l'éditeur :


Après la mort de sa collègue Antoinette qui a essayé d’ouvrir une lettre empoisonnée provenant de Hong Kong (« Curiosity killed the cat », comme disent les Anglais…), l'héroïque concierge Léonie Burot, bien embêtée car en partie responsable, tente de percer le mystère avant que l'inspecteur Fleurus et ses gros sabots ne l'impliquent trop... Une locomotive, un louche individu surgi du lointain passé d’une lointaine colonie, et quelques mystérieux Chinois ne font que compliquer l’affaire…

Un polar historique entre le Paris des années 50 et la trop méconnue colonie de Kwang-Tcheou-Wan avant-guerre (Fort-Bayard, aujourd’hui la grande ville de Zhanjiang dans la province du Guangdong). Entre Miss Marple pour l'ambiance…et Claude Farrère pour l'exotisme !

Mon avis : 

Un polar teinté d'histoire, dès la couverture on est dans l'ambiance. L'histoire se déroule  sur deux époques et deux lieux ; une ancienne colonie française quelque part en Chine juste avant et pendant la dernière guerre mondiale et puis à Paris dans les années 50. Elle met en scène deux cheminots partis chercher fortune dans les colonies en 1936 et, dans les années 50, Léonie, concierge dans les beaux quartiers et qui compte bien comprendre pourquoi elle se retrouve impliquée dans des évènements bien mystérieux qui semblent prendre leur source bien loin de sa loge.

On fait un saut dans le temps à chaque chapitre et l'histoire évolue sans laisser le temps au lecteur de souffler pour son plus grand plaisir.

L'intrique est ingénieuse, le style léger et plein d'humour. Au passage on fait une petite incursion dans une période de l'histoire assez peu connue. Bref, un livre que j'ai lu d'une seule traite et que j'ai beaucoup apprécié.


mercredi 20 août 2014

Demain la veille ou la joie d'avoir vécu - Jacques Olivier Durand


Présentation de l'éditeur :


Avec plus que quelques mois à vivre, le narrateur pourrait profiter des derniers plaisirs de la vie. Mais au lieu de se cogner au présent, il va profiter du temps qu'il lui reste pour adresser les remerciements qu'il n'a jamais exprimé.  




 Mon avis : 
  
La première question que je me suis posé en commençant le livre c'est s'il allait falloir sortir les mouchoirs. En fait, il y a de beaux moments d'émotion, le début en particulier, mais aussi tout au long du récit,  émotion que chacun ressentira probablement plus ou moins intensément selon sa propre expérience. Le narrateur nous donne de très jolies leçons de vie au travers des remerciements qu'il exprime, les rencontres avec de belles personnes , les souvenirs de lieux qui ont marqué sa vie, la chanson, le théâtre et bien sur ses proches, famille et amis.

Sans doute ai-je été particulièrement sensible à ce récit étant d'une génération proche de celle du narrateur avec beaucoup de références  culturelles communes, mais avant tout c'est l'idée de ce retour positif sur le passé qui m'a beaucoup touché.

Le style est clair, simple, agréable. Un très beau livre. 

 Extraits :

La lune, me répond doucement Léa, c’est la façon dont on la regarde qui la fait ou non briller ; elle ne peut être qu’une pâle virgule dans un ciel voilé ou devenir un astre brillant, objet de rêves mystérieux.

 Personne ne peut mesurer l’importance que prit ce non sans justification profonde, sans préparation véritable, sans avenir calculé, moi qui justement n’ai jamais su dire non. En le prononçant, j’ai pour la première fois eu le sentiment d’être complètement maître de ma liberté, d’être enfin (bien que la formule soit un peu pompeuse) l’auteur de ma vie. Pour la première fois.

 Tous m’ont appris que l’acte d’écrire ne se justifie que s’il est vital ; s’il permet de vivre ou de survivre, comme dans le sublime et bouleversant L’Autre et l’Écrivain de l’Uruguayen Carlos Liscano qui a rencontré l’écriture dans la solitude des prisons, jusqu’à se faire dévorer par elle, aux sens propre et figuré, pour conclure que l’écrivain qu’il est, est peut-être bien une invention. Je voudrais tant croire aujourd’hui que lire aussi aide à survivre.

Comme je partage votre point de vue ! Les livres sont une armée d’occupants. Ils commencent par s’approprier une partie de votre territoire (souvent votre bureau) puis s’infiltrent peu à peu, dans les autres pièces, une par une. Insidieusement. Ils grimpent aux murs, repoussent les plafonds, rampent sur les sols où rien ne peut les repousser ; se glissent dans les espaces les plus étroits. Parfois, prétextant un coup de main, ils s’érigent en pied de table ou en tabouret.

 Je vous invite donc à la plus extrême vigilance. Car pour notre grand malheur, croyez-moi cher Monsieur, les livres, à notre insu, se reproduisent. Je n’ai certes jamais assisté à une copulation (cela doit se faire in vitro !) mais je crois mes soupçons fondés : ne voit-on pas apparaître en format de poche des ouvrages qui ressemblent trait pour trait à leurs parents ?

Je ne compte plus les spectacles qu’elle m’a permis de découvrir, les émotions qu’elle m’a fait partager, les moments de joie ou de tristesse qui ont bousculé ma propre pensée. Être ému jusqu’à penser autrement, c’est cela qu’on demande aux œuvres d’art.

mardi 8 juillet 2014

Médecin de campagne - Charles Lanot

Présentation de l'éditeur :


Pour soigner les gens, il faut être poète. En vieillissant, le médecin Charles Lanot est devenu conteur. « Il était là, telle chose lui advint »
Parcourant la campagne normande pour visiter ses patients, il cerne les pans de vie simples et cependant insensés et romanesques de ses malades ; il raconte les rencontres extraordinaires et les situations cocasses. Alors que la médecine n’est plus qu’une affaire de spécialistes, c’est pour que son expérience de médecin de campagne ne tombe pas dans l’oubli qu’il publie ses souvenirs. Ils ne constituent pas seulement le requiem d’une médecine désormais disparue, mais aussi un témoignage historique sur toute cette moitié du XXème siècle.
« En ce temps-là, il n’y avait que les valets de chambre et les médecins de campagne qui étaient tenus de répondre, par tous les temps et à tout moment, dès qu’on les sonnait. »

Mon avis :

Médecin de campagne à la retraite, Charles Lanot, nous livre de belles histoires pleines de poésie et d'humanité. Des personnages attachants dans leur vie de tous les jours, dans le bonheur ou le malheur. Pas de voyeurisme, beaucoup de tendresse, un peu d'autodérision, un livre qui se lit d'une traite.
L'écriture est toute simple et pleine de références littéraires , un très beau livre plein d'espoir.

jeudi 15 mai 2014

Le liseur du 06h27 - Jean-Paul Didierlaurent

Présentation de l'éditeur :


Guylain Vignolles est préposé au pilon et mène une existence maussade et solitaire, rythmée par ses allers-retours quotidiens à l’usine. Chaque matin en allant travailler, comme pour se laver des livres broyés, il lit à voix haute dans le RER de 6H27 les quelques feuillets qu’il a sauvé la veille des dents de fer de la Zerstor 500, le mastodonte mécanique dont il est le servant.
Un jour, Guylain découvre les textes d’une mystérieuse inconnue qui vont changer le cours de sa vie…



Mon avis :

Un employé solitaire, un vieil ami cul de jatte, un gardien qui manie l'alexandrin, une dame pipi, toute une maison de retraite, et puis, les livres, la lecture, l'écriture. Vous mélangez tout ça et il en sort un conte très original qui se dévore d'une traite. Jean-Paul Didierlaurent nous emmène dans un monde original et sensible  pour une histoire très agréable à lire. Le style est clair, léger, on se sent bien dans l'histoire, réaliste, pas réaliste, je ne sais pas décider, j'ai envie que ce soit réel, mais comment prendrait on quelqu'un qui chaque matin fait la lecture à haute voix dans le train ? Après lecture de ce livre, je dirais bien, mais est ce bien sur dans la vraie vie ? Bref, un conte, une histoire d'amour … à vous de découvrir. J'ai adoré.

Extraits :

Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine. 

"C'est droit comme une épée, un alexandrin, lui avait un jour expliqué Yvon, c'est né pour toucher au but, à condition de bien le servir. Ne pas le délivrer comme de la vulgaire prose. Ça se débite debout. Allonger la colonne d'air pour donner du souffle aux mots. Il faut l'égrener de ses syllabes avec passion et flamboyance, le déclamer comme on fait l'amour, à grands coups d'hémistiches, au rythme de la césure. Ça vous pose un comédien, l'alexandrin. Et pas de place pour l'improvisation. On ne peut pas tricher avec un vers de douze pieds, petit." 

 On attend d'une dame-pipi qu'elle nettoie, pas qu'elle écrive. Les gens peuvent concevoir que je fasse des mots flèchés, des mots croisés, des mots mêlés, des mots cachés, des mots enfermés dans toutes sortes de grilles. Ces mêmes gens peuvent également admettre que je lise à mes heures perdues des romans-photos, des hebdos féminins, des magazines télé, mais que je pianote de mes doigts abîmés par l'eau de Javel sur le clavier d'un ordinateur portable pour y coucher mes pensées, ça, ça leur interpelle l'entendement. Pire, ça porte à suspicion. Il y a comme un malentendu, une erreur de casting. 





lundi 10 mars 2014

L'homme qui marche - Yves Bichet

Présentation de l'éditeur :


Robert Coublevie marche sur la plus belle frontière du monde. Sa femme l'a quitté et il arpente ces hauts lieux où il croise des fleurs par milliers, des bêtes sauvages et libres, parfois un marcheur qui lui ressemble. Malgré tout, de temps à autre, il doit replonger dans le chaudron des villes... De nouveau confronté au tumulte, ne sachant que faire des tourments qu'il y découvre, Coublevie choisit d'en rire. La jeune Camille, elle, s'y débat comme un animal blessé, guettant les rumeurs du Café du Nord que tient son père. Elle a seize ans et dissimule de lourds secrets. Jusqu'où va-t-elle entraîner Coublevie ? Jusqu'à quel crime ? Veut-elle faire de lui le coupable idéal, le témoin complice ? Une chose est sûre : la traque a commencé. Yves Bichet, dans ce neuvième roman, dresse le portrait de personnages ardents et silencieux qui, debout sous les rafales, nous rappellent que la liberté est une folie joyeuse.

Mon avis :

Un homme qui se promène sans cesse sur un même itinéraire de montagne, il a tout abandonné après une déception amoureuse, mais revient régulièrement à Briançon ou il a ses habitudes, marcheur permanent, il nous décrit la montagne, son calme, ses odeurs, ses rencontres, la beauté permanente qui devrait  faire passer les maux de l'âme. A la ville dans le café qui est son repère habituel, une gamine aux lourds secrets qu'il essaie de comprendre et qui va l'entrainer  peu à peu dans son sillage.
Un livre dérangeant entre d'un coté la beauté de la nature,  qui peut permettre d'atteindre  une certaine paix, de l'autre les perversités de certains  que le personnage principal va peu à peu découvrir et qui vont l'entrainer ou il ne voulait plus aller. Mais en réalité voulait il vraiment rester ce qu'il était devenu ?
Ce récit se lit d'une traite, j'avançais dans le récit de plus en plus perplexe, et j'ai trouvé la fin dérangeante même si cet homme semble y avoir trouvé la paix. Mais peut être ai-je été simplement victime de mon éducation et de mes préjugés, à vous d'en juger.
Le style est très précis, clair, rend parfaitement la beauté de la montagne comme des âmes mais aussi la noirceur ce ces dernières. 
En conclusion un excellent livre qui peut déranger par une chute qui peut paraitre manquer de morale, mais n'est ce pas aussi un bon moyen de faire réfléchir ?

Extraits :

 Nous avons déjà expérimenté tant de choses... Le désir nous a dressés l'un vers l'autre, puis éconduits en quelque sorte. Nous avons développé une amitié si sensuelle et si abrasive que, même sans jamais nous toucher, nous sommes devenus esclaves. Cet élan n'en était pas un. Maintenant il nous rive. C'est la part du banal et la part du vertige. Je crois qu'embrasser en imagination empêche d'étreindre à jamais.

La joie, c'est différent Coublevie. la joie échappe aux souvenirs, elle est furtive. Elle est flou. Elle arrive comme par enchantement. Un regard, une caresse sur un bout de tissu, un parfum... Elle surgit à l'improviste et s'impose comme ça lui chante. Elle enfle d'un coup et puis explose et se désagrège. Après ça, plus rien. Une frustration, un dépit mais plus vraiment de trace. On ne garde pas souvenir de la joie. C'est trop volatil et imprécis. Un vrai truc de myope.

mercredi 6 février 2013

Monsieur Croche, Antidilettante - Claude Debussy

Présentation de l'éditeur :


Indépendant et incisif, parfois sarcastique, toujours provocant, Debussy a exercé le métier de critique avec une grande liberté. En exprimant des jugements sur les compositeurs de son temps et sur ceux du passé, il révèle quelles sont les œuvres qui ont nourri sa propre sensibilité. 




Mon avis :

Un très beau recueil de critiques sur la musique de son temps. Je connaissais bien sur le  compositeur Debussy, mais ce livre m'a permis de découvrir le critique, dans un style très agréable à lire, après s'être essayé à utiliser un imaginaire Monsieur Croche pour donner son avis sur musique et interprètes de son temps, il reprend les commandes en son nom et nous montre avec sévérité mais en restant toujours positif, les travers de la musique  et surtout de ses interprètes.

Quelques extraits :


Sachez donc bien qu’une véridique impression de beauté ne pourrait avoir d’autres effets que le silence… ? Enfin, voyons ! quand vous assistez à cette féerie quotidienne qu’est la mort du soleil, avez-vous jamais eu la pensée d’applaudir ? Vous m’avouerez que c’est pourtant d’un développement un peu plus imprévu.

Les musiciens n’écoutent que la musique écrite par des mains adroites ; jamais celle qui est inscrite dans la nature. Voir le jour se lever est plus utile que d’entendre la Symphonie Pastorale.

Et c’est toute la différence entre l’art de Wagner, beau et singulier, impur et séduisant, et l’art de Franck qui sert la musique sans presque lui demander de gloire. Ce qu’il emprunte à la vie, il le restitue à l’art avec une modestie qui va jusqu’à l’anonymat. Quand Wagner emprunte à la vie, il la domine, met le pied dessus et la force à crier le nom de Wagner plus haut que les trompettes de la Renommée.

Je n’ai pas l’intention de contribuer à l’histoire de la musique. Seulement je voulais insinuer qu’on a peut-être tort de jouer toujours les mêmes choses, ce qui peut faire croire à de très honnêtes gens que la musique est née d’hier, tandis qu’elle a un Passé dont il faudrait remuer les cendres : elles contiennent cette flamme inéteignable à laquelle notre Présent devra toujours une part de sa splendeur.

Enfin ! J’ai pu voir M. Grieg… De face, il a l’air d’un photographe génial ; de dos, une façon de porter les cheveux le fait ressembler à ces plantes appelées « soleil », chères aux perroquets et à ces jardins qui font l’ornement des petites gares de province.

Le public anglais écoute avec une attention, on peut dire forcenée. S’il y a ennui, cela ne se trahit jamais ; la salle étant, d’autre part, plongée dans l’obscurité pendant la durée des actes, on peut même y dormir en toute sécurité. On applaudit seulement à la fin de chaque acte, tradition essentiellement wagnérienne ; et le docteur Richter s’en va content, insensible aux ovations, peut-être impatient d’une bière réparatrice.

samedi 1 décembre 2012

Neige - Maxence Fermine

Présentation de l'éditeur :


Au Japon, à la fin de XIXe siècle, le jeune Yuko s'adonne à l'art difficile du haïku. Désireux de perfectionner son art, il traverse les Alpes japonaises pour rencontrer un maître. Les deux hommes vont alors nouer une relation étrange, où flotte l'image obsédante d'une femme disparue dans les neiges.
Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cisèle une histoire où la beauté et l'amour ont la fulgurance du haïku.
On y trouve aussi le portrait d'un Japon raffiné où, entre violence et douceur, la tradition s'affronte aux forces de la vie.

Mon Avis :

Un très court roman qui nous emmène à la source de la création poétique japonaise, dans une histoire toute simple, on suit le parcours de Yuko qui va s'initier à l'univers du haïku.

Chaque chapitre est introduit avec un haïku. Le style est lui aussi très poétique, et si le texte est très court et donc très vite lu, on en sort avec l'envie de redécouvrir cette forme un peu étrange de poésie et le monde qu'elle nous permet de côtoyer, bien différents des formes habituelles de notre poésie occidentale.

Quelques extraits :

La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème, c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière. Yuko plongea son regard dans l’eau silencieuse et fuyante. Puis il se tourna vers son père et lui dit : C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.

Un matin, le bruit du pot d’eau qui éclate dans la tête fait germer une goutte de poésie, réveille l’âme et lui confère sa beauté. C’est le moment de dire l’indicible. C’est le moment de voyager sans bouger. C’est le moment de devenir poète.

Ne rien enjoliver. Ne pas parler. Regarder et écrire. En peu de mots. Dix-sept syllabes. Un haïku.

Un matin, on se réveille. Il est temps de se retirer du monde pour mieux s’en étonner. Un matin, on prend le temps de se regarder vivre.

Mais il savait une chose, une seule chose, triste et belle : c’est qu’il allait vieillir, bien sûr, et finir par mourir un jour, mais jamais l’amour qu’il portait à cette femme ne mourrait, et pas davantage ce visage endormi sous la glace ne vieillirait.

Oui, une femme. Car l’amour est bien le plus difficile des arts. Et écrire, danser, composer, peindre, c’est la même chose qu’aimer. C’est du funambulisme. Le plus difficile, c’est d’avancer sans tomber. Soseki, lui, a fini par tomber pour l’amour d’une femme. Seul l’art l’a sauvé du désespoir et de la mort. Mais c’est une longue histoire, et elle va t’ennuyer, je crois.

Neige était devenue funambule par souci d’équilibre. Elle, dont la vie se déroulait comme un fil tortueux, entrelacé de nœuds que nouaient et dénouaient la sinuosité du hasard et la platitude de l’existence, excellait dans l’art subtil et périlleux consistant à évoluer sur une corde raide.

Pourquoi ? En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.

Il y a deux sortes de gens. Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d’autre que se tenir en équilibre sur l’arête de la vie. Il y a les acteurs. Et il y a les funambules.

mardi 16 octobre 2012

Et puis, Paulette ... - Barbara Constantine

Présentation de l'éditeur :


Ferdinand vit seul dans sa grande ferme vide. Et ça ne le rend pas franchement joyeux. Un jour, après un violent orage, il passe chez sa voisine avec ses petits-fils et découvre que son toit est sur le point de s'effondrer. A l'évidence, elle n'a nulle part où aller. Très naturellement, les Lulus ( 6 et 8 ans ) lui suggèrent de l'inviter à la ferme. L'idée le fait sourire. Mais ce n'est pas si simple, certaines choses se font, d'autres pas...
Après une longue nuit de réflexion, il finit tout de même par aller la chercher.
De fil en aiguille, la ferme va se remplir, s'agiter, recommencer à fonctionner. Un ami d'enfance devenu veuf, deux très vieilles dames affolées, des étudiants un peu paumés, un amour naissant, des animaux. Et puis, Paulette....

Mon avis :

Un petit roman très attachant, un dimanche midi, je le trouve sur la table, commence à le feuilleter en regardant la pluie tomber dehors, il m'accroche et me voila au coin du feu à le dévorer, le soir il était terminé.
Barbara Constantine, nous raconte une très jolie histoire de solidarité  d'abord entre des personnes plutôt âgées puis intergénérationnelle. L'histoire est émouvante, les personnages très attachants, un roman sans prise de tête, ce n'est pas de la grande littérature, les personnages manquent un peu d'épaisseur, l'histoire est un peu tirée par les cheveux à certains moments, mais cela ne m'a pas du tout gêné. L'écriture est alerte, on ne s'attarde pas sur les détails, les chapitres sont courts et efficaces, pleins d'anecdotes amusantes et  touchantes.
Un très joli roman pour un après midi pluvieux.

samedi 13 octobre 2012

Avenue des géants - Marc Dugain

Présentation de l'éditeur :

Al Kenner serait un adolescent ordinaire s'il ne mesurait pas près de 2,20 mètres et si son QI n'était pas supérieur à celui d'Einstein. Sa vie bascule par hasard le jour de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Plus jamais il ne sera le même. Désormais, il entre en lutte contre ses mauvaises pensées. Observateur intransigeant d'une époque qui lui échappe, il mène seul un combat désespéré contre le mal qui l'habite. Inspiré d'un personnage réel, Avenue des Géants, récit du cheminement intérieur d'un tueur hors du commun, est aussi un hymne à la route, aux grands espaces, aux mouvements hippies, dans cette société américaine des années 60 en plein bouleversement, où le pacifisme s'illusionne dans les décombres de la guerre du Vietnam.

Mon avis :

Je n'avais pas lu la quatrième de couverture avant d'avoir lu le livre. Heureusement car je ne l'aurai sans doute pas attaqué, les histoires de tueurs en série me repoussent. Le début du livre m'a semblé très étrange mais si bien écrit qu'il m'a entrainé quasiment d'une traite vers la fin.
C'est donc l'histoire vraie d'un tueur en série que nous conte Marc Dugain.  Il nous entraine dans le monde de Al Kenner avec la construction progressive d'une analyse de sa personnalité extrêmement bien menée, on suit sa vie sans se douter à aucun moment de ce qui va se passer.
C'est une des qualités de ce livre, si on n'a pas lu la quatrième de couverture, on ne comprend que tout à la fin que l'on a affaire à un véritable tueur en série d'une intelligence diabolique. Marc Dugain, arrive avec délicatesse à juste suggérer l'insoutenable tout à la fin du livre. Chapeau, il aurait vraiment été dommage de ne pas le lire.

Quelques citations :


 — Vous pouvez leur annoncer le chiffre. 3952 livres de 71 à aujourd’hui. Et si vous voulez les faire rire, dites-leur que je n’en avais lu qu’un seul entre ma naissance en 48 et 1971. Je l’ai lu trois fois. Devinez lequel ? Elle répond : — La Bible. — Non, Crime et châtiment. Un sacré bon livre, vraiment. Je ne crois pas qu’on en ait écrit de meilleur.

Je voyais qu’elle se méfiait de moi depuis ma colère. La conversation s’est éteinte comme un vieux feu de camp, les gens n’ont pas tant de choses à se dire. Si elle s’étend, c’est que les alcooliques ont pris le relais.

La nature ne connaît ni le silence ni le bruit. Ce n’est pas comme en ville, ce qu’on entend va toujours dans votre sens, celui de votre apaisement, pour peu que vous ayez confiance dans la vie sauvage.

C’est souvent comme ça dans ce pays. Les gens recherchent la solitude on ne sait trop pourquoi et ils la font payer au premier pékin qui se présente en lui tenant le crachoir des heures.

Je ne l’ai jamais vue ni joyeuse ni triste et, même quand elle est méchante, on sent qu’elle se force, que ce n’est pas naturel. La gentillesse lui demande trop d’efforts d’imagination, elle ne saisit pas le concept.

Pourquoi les gens écrivent-ils ? Souvent parce qu’une sourde vanité les rend fiers de leurs malheurs et qu’ils veulent les partager avec le reste de l’humanité parce que, au fond, ils sont trop lourds pour eux. Je crois aussi que beaucoup de gens écrivent parce qu’ils ne trouvent aucun réconfort auprès de leur famille. C ’est même pire, c’est souvent leur famille qui est à l’origine de leurs déboires. Avoir des lecteurs leur donne le sentiment d’être moins seuls sans l’inconvénient d’une promiscuité assommante avec des gens bien intentionnés. Souvent aussi, ils écrivent pour laisser une trace.

J’ai compris alors que nommer quelque chose permettait de le désamorcer en partie. En levant l’interdiction d’en parler, ses essences s’évaporaient doucement, un peu comme un parfum laissé ouvert.

À part quelques auteurs purement cérébraux, il faut un peu de sensibilité pour profiter d’un écrivain.

On n’a jamais entendu cri plus déchirant que celui d’un nouveau-né de l’espèce humaine. La mort est dans une proximité effrayante, bien plus que chez n’importe quelle espèce animale où le nouveau-né trouve une relative autonomie en quelques heures. L’enfant crie sa faiblesse, son absolue précarité

Le seul tort d’Orwell c’était de croire que le totalitarisme prendrait un visage terrifiant. Oh non ! Rien de tout cela, pour autant que vous acceptiez la petite musique mièvre des réseaux sociaux, que vous acceptiez l’obsolescence de tout ce que vous achetez au bout d’un an, que Sisyphe n’ait pour tout repos que la période des soldes, que Google sache tout de vous et puisse  éventuellement le monnayer aux flics, qu’on puisse vous localiser à tout instant avec votre téléphone, vous ne risquez rien.

J’ai entrepris d’écrire mes Mémoires et je sais qu’il y manquera toujours ce qui, masqué ou pas, fait la saveur d’un livre : l’empathie.

Un voilier se découpait sur l’horizon, une prison flottante, l’enfermement des mers dans l’illusion de la liberté absolue.

Mon père disait : « Le blues c’est l’âme qui s’égoutte », et je comprenais pour la première fois le sens de sa phrase. J’étais donc, contrairement à ce que prétendait ma mère, capable d’une forme d’empathie pour les autres.

mardi 28 août 2012

La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna

Présentation de l'éditeur :


Jeanne, la narratrice, pourrait être la petite soeur d'Alice, précipitée dans un monde où les repères familiers sont bouleversés. Avec son frère aîné, Thomas, elle voyage beaucoup. Un jour leur bateau fait naufrage et, seuls rescapés, ils échouent miraculeusement sur une île inconnue. Mais la tempête les avait tant secoués qu'elle les avait vidés de leurs mots, privés de parole. Accueillis par Monsieur Henri, un musicien poète et charmeur, ils découvriront un territoire magique où les mots mènent leur vie : ils se déguisent, se maquillent, se marient.


Mon avis :

Un adorable petit livre sur la langue, ses mots et leur agencement. Erik Orsenna nous conte notre langue, mais cela pourrait très facilement être transposé à une autre langue.
Il lance au passage  quelques piques à un enseignement exagérément rigoriste et trop éloigné de l'univers des enfants tout en suggérant un regard sur les mots et la façon de les agencer. Une bien jolie chanson douce que cette grammaire ! A partager sans compter. D'aucuns diront que l'histoire est un peu simplette. Toute simple, oui, mais très agréable et enchanteresse. 
Comment ça vous avez deviné que j'étais maitre d'école ?
A lire et relire absolument. 
Merci à la Babelienne qui m'a donné envie de le redécouvrir.

lundi 27 août 2012

La liseuse - Paul Fournel





Présentation de l'éditeur :


La stagiaire entre dans le bureau de Robert Dubois, l'éditeur, et lui tend une tablette électronique, une liseuse. Il la regarde, il la soupèse, l'allume et sa vie bascule. Pour la première fois depuis Gutenberg, le texte et le papier se séparent et c'est comme si son cœur se fendait en deux.


Mon avis : 

Un éditeur, au terme de  sa carrière, confronté aux financiers qui tentent de lui imposer une gestion de l'entreprise qui ne lui plait guère, se voit imposer une tablette électronique  (d'où le titre impropre à l'objet prétexte du livre mais parfait pour ce roman). Cela déclenche chez lui une certaine lassitude et l'idée de jouer un tour à ceux qui aimeraient bien qu'il laisse sa place dans la maison. Il utilisera les compétences de jeunes stagiaires à cette fin.
Comme je le disais plus haut, la liseuse n'est qu'un prétexte , pour amener une histoire de revanche jouissive et nous permettre de pénétrer dans les coulisses d'une maison d'édition avec ses méthodes, ses querelles, ses relations humaines parfois particulières. L'écriture est légère, pleine d'humour, j'ai beaucoup ri, et pourtant l'arrière plan reste une fin de carrière et même une fin de vie.
J'ai eu la surprise dans la postface de voir que l'auteur semblait s'être livré en plus à un exercice de style très particulier avec la structure de ce roman. Les spécialistes apprécieront sans doute.
En tous cas, un très bon roman qui se lit très facilement.

Quelques extraits :

Celui qui est sous ma joue est un manuscrit d’amour : c’est l’histoire d’un mec qui rencontre une fille mais il est marié et elle a un copain… J’en ai lu sept pages et je le connais déjà par cœur. Rien ne pourra me surprendre. Depuis des lunes, je ne lis plus, je relis. La même vieille bouillie dont on fait des « nouveautés », des saisons, des rentrées « littéraires », des succès, des bides, des bides.

Elle disparaît d’un tour de fesses, tire la porte sur elle avec douceur et je me retrouve à câliner ma liseuse. Elle est noire, elle est froide, elle est hostile, elle ne m’aime pas. Aucun bouton ne protrude au-dehors, aucune poignée pour la mieux tenir, pour la balancer à bout de bras comme un cartable mince, que du high-tech luxe, chic comme un Suédois brun. Du noir mat, du noir glauque (au choix), du lisse, du doux, du vitré, du pas lourd. Je soupèse.

Je veux rester encore une minute, couché sur le bureau, juste une minute, le nez dans le manuscrit pour le renifler une dernière fois, tant il est vrai qu’une page bien sentie est une page déjà lue.

L’artichaut est un légume de solitude, difficile à manger en face de quelqu’un, divin lorsqu’on est seul. Un légume méditatif, réservé aux bricoleurs et aux gourmets. D’abord du dur, du charnu, puis, peu à peu, du plus mou, du plus fin, du moins vert. Un subtil dégradé jusqu’au beige du foin qu’un dernier chapeau pointu de feuilles violettes dévoile. La vinaigrette qui renouvelle son goût au fil des changements de texture. Un parcours que l’on rythme à sa guise. Rien ne presse dans l’artichaut. On peut sucer une feuille pendant plusieurs minutes, jusqu’à l’amertume, on peut, au contraire, racler des incisives la chair de plusieurs feuilles à la suite pour se donner une bouchée consistante. La seule figure interdite est celle de l’empiffrement. Un légume qui a ses règles d’élégance. Puis vient le moment distrayant de l’arrachage. Saisi entre pouce et couteau, le foin cède en petites touffes nettes, libérant le cœur de toute sa toison en une sorte de saisissant raccourci amoureux. Enfin arrive le moment de la récompense : à la fourchette et au couteau on peut entrer dans le cœur du légume, priant le jardinier de n’y avoir laissé aucun arrière-goût de farine.

– Tu vois, petit con, lui dit-elle, c’est facile de dire non en trois secondes à un auteur, facile de se moquer même de son travail, mais il faut que tu saches comme c’est long et comme c’est emmerdant de faire un livre. Même un mauvais. Surtout un mauvais.

Nous avons vidé les livres de ce qu’il y avait dedans pour en vendre davantage et nous n’en vendons plus. Tout est de notre faute.

Je ferme les écoutilles. Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit, je lis. Coover est un écrivain difficile, il faut se glisser dans son armure, ce qui occasionne quelques ampoules et quelques gênes aux entournures et puis ensuite, c’est le grand confort inconfortable d’une vraie lecture.

– Les autres feront pareil ou feront comme avant. Il y aura toujours du papier, toujours de l’écran. Les pages ne se tournent pas d’un coup sec.

Ces règles claires et magnifiquement contournables, servent à se rassurer au moment de dire « j’aime » ou « je n’aime pas » et à conjurer les vingt autres règles obscures au nom desquelles on choisit vraiment. Ces raisons troubles, faites de goûts, d’affinités, de culture : les raisons de la ressemblance  avec ce qu’on aime, les raisons de la différence, les raisons de la colère, les raisons de fidélité à son adolescence, à ses maîtres, sans oublier les raisons de l’amitié et de l’amour, qui sont de bonnes raisons d’éditer. Le talent se reconnaissant aussi dans les baisers.

On dirait qu’elle a perpétuellement froid. Elle picore une tranche de concombre posée sur une petite éponge beurrée qui va me coûter cinquante livres, et je sais qu’elle est heureuse de regarder les vieilles anglaises qui se piquent le nez au porto en mangeant des gâteaux à la crème. C’est son péché.

Par esprit de farce et de solidarité, j’ai pris chez mon boulanger des petits pains aux céréales ronds et je vais présenter les steaks dedans à la façon des « biftecks à la mode de Hambourg », comme on écrivait dans les premières traductions de polars américains chaque fois qu’un « hamburger » tombait sous la plume des traducteurs.

Je suis enfin derrière une muraille de livres. Chaque jour je me suis dit : « Il faut que tu lises ça. » « Si j’avais le temps je lirais ça. » « Quand je pense que je n’ai toujours pas lu ça. » « Ils ont de la chance, ceux qui peuvent lire en liberté. » « Si seulement j’avais lu ça, je serais un bien meilleur lecteur… »

Lorsque j’aurai terminé la lecture du dernier mot de la dernière phrase du dernier livre, je tournerai la dernière page et je déciderai seul si la vie devant moi vaut encore la peine d’être lue.

dimanche 22 juillet 2012

Rues secrètes - Pierre mac Orlan

Présentation de l'éditeur :


Chantre de la bohème Montmartroise, Pierre Mac Orlan fut aussi un des maîtres du roman d'aventures. Son œuvre participe de ce qu'on a pu appeler la " découverte poétique du monde ". Avec Rues secrètes, c'est à un voyage littéraire que nous sommes conviés. Ce reportage au sens le plus noble du terme nous conduit dans les " quartiers réservés " de plusieurs grandes villes - notamment d'Afrique du Nord - au milieu des années 1930 : Tunis, Alger, Casablanca, mais aussi Barcelone, Strasbourg et Berlin. Prostituées mélancoliques, légionnaires tendres ou assassins, petits Blancs furtifs, princes ou voyous en quête de plaisir et d'argent, proxénètes, indics et policiers, mille personnages traversent ce chef-d'œuvre du pittoresque social, tous ennoblis par la tendresse attentive du regard de Mac Orlan. 

Mon avis :

Pierre Mac Orlan endosse dans ce livre son habit de journaliste pour s'engager dans une description des "quartiers réservés". Nous sommes au début des années 1930.
Le livre est découpé en diverses villes (Tunis, Casablanca, Alger, Barcelone, Berlin , Marseille et Strasbourg) qu'il regarde au travers des quartiers où s'exerce la prostitution.
Autant les villes d'Afrique du nord sont traitées avec un certain exotisme et un certain paternalisme  (c'est pourquoi, il me semble important de rappeler que ce livre est écrit au début des années 1930 pour éviter les anachronismes), autant on voit apparaître pour les villes plus européennes, d'autres angles pour le regard, comme le banditisme, la misère  où encore le puritanisme ambiant.
Dans le Berlin de ces années là , Pierre Mac Orlan montre la misère et l'arrivée du nazisme et je me suis surpris à trouver une certaine concordance des temps avec les montées spectaculaire de l'extrême droite dans des pays en forte crise à l'heure actuelle. A Marseille, c'est le lien avec le banditisme. A Barcelone, c'est plutôt l'observation des mœurs des autorités qui font disparaître les cotés peu reluisants de la ville à l'occasion de l'exposition universelle. Et enfin,  à Strasbourg, il nous livre une analyse des conséquences que pourrait avoir le puritanisme et la fermeture des maisons closes pour la santé publique, finalement des sujets que l'on voit reparaître assez régulièrement dans l'actualité.
Un regard donc de journaliste, assez moderne dans son approche et ses analyses, le style restant vraiment littéraire. L'écriture n'a pas trop vieillie et ce livre se lit facilement même si le sujet n'est pas dans nos préoccupations.

Quelques extraits :

 Naturellement, comme au début de toutes les explorations de ce genre, un ami m'attendait. Je ne pouvais espérer un meilleur guide. L'un et l'autre, nous savions flâner et tomber dans un certain monde sans nous raidir. Je déteste pénétrer en moraliste en des lieux où les moralistes n'ont que faire. Il n'y  a guère de plus affreuse hypocrisie. j'aime les quartiers réservés pour les raisons que j'ai dites plus haut, et je ne me sens pas le besoin de juger ceux qui les habitent pour en vivre et ceux qui les fréquentent pour des causes qui ne me regardent point. j'étais là, tout simplement  parce que le spectacle m'émouvait, qu'il était rare, qu'il ne manquait point de distinction. En évitant de consommer dans ces royaumes de la chair jeune ou flétrie, on y apprend bien des choses. J'étais en route pour apprendre et voir, pour "m'émerveiller de voir".

Quand tous les bordels du monde seront remplacés par des autoclaves où l'on purifiera clients et filles, on assistera à de curieux spectacles clandestins, et les créations de cette exaltation secrète seront terrifiantes. On connaît les résultats de la lutte contre l'alcool aux Etats Unis,. Il serait cruel d'insister sur les résultats de cette expérience de bigots exaspérés.

A celles-là, à ces ruines vivantes qui peuvent habiter des rues comme la rue Vasaet-el-Gir, au Caire, on peut offrir par charité la "prise" libératrice qui leur fera entrevoir une destinée plus conforme aux idées générales que l'on est en droit d'accueillir au sujet du bonheur humain. Malheureusement, il n'est pas que les désespérés légitimes pour avoir recours à la drogue. Le snobisme crée un besoin nouveau, le snobisme et la nervosité imbécile d'une époque particulièrement inquiétante.

Ce sont des hommes qui deviennent précieux tout d'un coup, puis qui disparaissent, se fondent dans la nuit comme un morceau de sucre dans un liquide chaud. Ces hommes là, on est parfois content de les rencontrer au coin d'une rue d'une ville inconnue, devant un mystère romantique dont il faut se méfier. L'homme qu'on rencontre la nuit se fait un vrai plaisir de remettre les choses au point.

dimanche 17 juin 2012

La vie d'une autre - Frédérique Deghelt

Description de l'éditeur :
  
Marie a vingt-cinq ans. Un soir de fête, coup de foudre pour le beau Pablo, nuit d’amour et le lendemain... Elle se réveille à ses côtés, douze ans plus tard, mariée, mère de trois enfants, sans un seul souvenir de ces années écoulées. Comment faire pour donner le change à son entourage ? Et comment retrouver sa propre vie ? C’est avec une énergie virevoltante et un optimisme rafraîchissant que Frédérique Deghelt a écrit ce roman sur l’amour et le temps qui passe, sur les rêves des jeunes filles confrontés au quotidien et à la force des choix qui déterminent l’existence.

Mon avis :


Un roman sur la recherche de la mémoire.
Marie se réveille un matin avec douze années de sa vie disparues de sa mémoire. Elle se met à la recherche d'elle-même. Qu'a-t-elle vécu pendant toutes ces années ?  Une recherche qui très vite va amener des questions sur l'amour et la vie de couple, comment  évoluent ils ensemble ?  quel terrible secret peut être caché par cette amnésie. Et ce possible drame, comment a-t-il pu survenir ?
Bien sur, cette idée de l'amnésie aussi soudaine que sélective peut sembler assez peu plausible, mais c'est justement la situation qui va permettre à l'auteur de mener la réflexion aussi loin qu'elle le fait à travers le personnage de Marie, l'amnésie de celle-ci est un moyen de décrypter comment peut évoluer un couple , l'usure est elle évitable, à quel prix, et l'Amour, qu'est ce que c'est ?  peut il durer  ?
Une véritable enquête à la recherche de l'autre, celle que Marie était avant cette perte et qui amène le lecteur à s'interroger sur un sujet  tellement important pour chacun d'entre nous.
Un très beau roman, un bon suspense, une chute inattendue,  et finalement une belle histoire d'Amour qui finit bien, et ça, j'apprécie !

Quelques citations :


J’ai fait avec elle une petite révision par téléphone de tout ce qui peut se produire médicalement dans la vie quotidienne d’une mère. La liste en est tout à fait affolante. Avoir trois enfants d’âges différents en une seule fois est ce qui pouvait m’arriver de pire pour réussir un apprentissage rapide de mon nouveau rôle.

Jouer, c’est remonter le courant de la peur, aller à la recherche de la partie de soi qu’on ne connaît pas. J’ai vraiment du mal à imaginer que ce n’est pas un message personnel

Ça me paraît tellement invraisemblable que je finis par me demander si je n’ai pas tout simplement joué. Car je m’emporte, je m’obstine à vouloir trouver une explication à cette scène de jalousie. Mais avant, à quel moment de ma vie suis-je devenue jalouse ? Est-ce une vue de mon esprit qui cherche absolument des raisons, une folie peut-être, une de plus, de me dire que la scène est vraie ?

J'avertissais mes amants : J’ai besoin de liberté. Je ne comble jamais les vides, j’accumule le bonheur. L’autre n’a rien que vous n’avez pas. Il est juste autre, et en cela, il est irremplaçable. En face, c’était l’incrédulité !

Je ressens… L’odeur des pins, les senteurs du Sud, et le goût même. Je peux le sentir au bout de la langue, cette maison a un goût. J’y perçois de la nostalgie, des ondes de bonheur, du bien-être. Je ressens ici quelque chose d’immense et de très étrange, comme un morceau d’enfance.

Mais qu’est-ce que je cherche ? Rien de difficile ou de spécial : passer la soirée à écouter de la musique, à partager vraiment le phrasé d’un violon, l’envolée d’une harpe, ou vibrer au son d’une contrebasse. Et puis le reste : la simplicité d’une lecture, une phrase dite les yeux dans les yeux, un silence même…

“Les gens qui ne pleurent jamais sont pleins de larmes. Mais les gens qui ne rient jamais ne sont pas pleins de rires, ça se saurait !”

mercredi 13 juin 2012

Dans le jardin des mots - Jacqueline de Romilly

Présentation de l'éditeur :


Chaque mois, depuis des années, Jacqueline de Romilly essaie de nous faire partager son amour de la langue française. Ce qu'elle veut avant tout, c'est nous en donner le goût. C'est-à-dire qu'elle insiste plus sur les beautés de cette langue que sur les dangers qui la menacent. A partir d'un mot qu'elle a choisi, elle cherche à en préciser le sens, la valeur correcte, l'étymologie, ainsi que l'évolution qui, en fonction des changements de la société, des découvertes scientifiques, ou des réflexions des écrivains, a chargé ces mots de nuances nouvelles. En somme, elle nous fait vivre le roman des mots. Les langues, en effet, ne cessent de se transformer. S'il existe des inventions inutiles et pédantes, qui ne sont en réalité que des fautes portées par une mode souvent précaire, il existe aussi des changements qui reflètent notre histoire et notre pensée. Il est passionnant d'en suivre le cours. Peu à peu les mots se chargent d'une riche complexité. Réunies ici pour la première fois en un volume, ces promenades dans le jardin des mots nous permettent de contempler, en compagnie du meilleur guide que l'on puisse avoir, l'un des plus beaux paysages du monde, la langue française.

Mon avis :

Ce recueil de chroniques est composé d'articles parus sous la rubrique "Santé de la langue" dans Santé Magazine de 1998 à 2006.
Jacqueline de Romilly décortique mots et expressions  en allant chercher aux origines, en nous en racontant l'histoire et aussi en déplorant certains usages qui appauvrissent la langue.
C'est un livre que l'on peut lire en picorant, chaque chronique est ciselée et j'ai beaucoup appris en le lisant. On a souvent le sentiment de se faire gronder (je me suis parfois reconnu dans les travers qu'elle dénonce), mais cela fait du bien et il n'y a rien de passéiste dans les plaidoiries exigeantes de l'auteur.

Un extrait :
P240 Les lectures, les connaissances pêchées ici ou là, tout contribue à  cet enrichissement des mots. Même nos souvenirs personnels, même ceux de conversations , de mots entendus, de paysages aimés. Il faut d'abord employer les mots correctement, ensuite les reconnaître dans leur histoire même, et enfin, s'entraîner à percevoir, à l'usage, toutes les résonances poétiques que peut leur apporter ce retentissement secret.