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jeudi 15 mai 2014

Le liseur du 06h27 - Jean-Paul Didierlaurent

Présentation de l'éditeur :


Guylain Vignolles est préposé au pilon et mène une existence maussade et solitaire, rythmée par ses allers-retours quotidiens à l’usine. Chaque matin en allant travailler, comme pour se laver des livres broyés, il lit à voix haute dans le RER de 6H27 les quelques feuillets qu’il a sauvé la veille des dents de fer de la Zerstor 500, le mastodonte mécanique dont il est le servant.
Un jour, Guylain découvre les textes d’une mystérieuse inconnue qui vont changer le cours de sa vie…



Mon avis :

Un employé solitaire, un vieil ami cul de jatte, un gardien qui manie l'alexandrin, une dame pipi, toute une maison de retraite, et puis, les livres, la lecture, l'écriture. Vous mélangez tout ça et il en sort un conte très original qui se dévore d'une traite. Jean-Paul Didierlaurent nous emmène dans un monde original et sensible  pour une histoire très agréable à lire. Le style est clair, léger, on se sent bien dans l'histoire, réaliste, pas réaliste, je ne sais pas décider, j'ai envie que ce soit réel, mais comment prendrait on quelqu'un qui chaque matin fait la lecture à haute voix dans le train ? Après lecture de ce livre, je dirais bien, mais est ce bien sur dans la vraie vie ? Bref, un conte, une histoire d'amour … à vous de découvrir. J'ai adoré.

Extraits :

Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine. 

"C'est droit comme une épée, un alexandrin, lui avait un jour expliqué Yvon, c'est né pour toucher au but, à condition de bien le servir. Ne pas le délivrer comme de la vulgaire prose. Ça se débite debout. Allonger la colonne d'air pour donner du souffle aux mots. Il faut l'égrener de ses syllabes avec passion et flamboyance, le déclamer comme on fait l'amour, à grands coups d'hémistiches, au rythme de la césure. Ça vous pose un comédien, l'alexandrin. Et pas de place pour l'improvisation. On ne peut pas tricher avec un vers de douze pieds, petit." 

 On attend d'une dame-pipi qu'elle nettoie, pas qu'elle écrive. Les gens peuvent concevoir que je fasse des mots flèchés, des mots croisés, des mots mêlés, des mots cachés, des mots enfermés dans toutes sortes de grilles. Ces mêmes gens peuvent également admettre que je lise à mes heures perdues des romans-photos, des hebdos féminins, des magazines télé, mais que je pianote de mes doigts abîmés par l'eau de Javel sur le clavier d'un ordinateur portable pour y coucher mes pensées, ça, ça leur interpelle l'entendement. Pire, ça porte à suspicion. Il y a comme un malentendu, une erreur de casting. 





lundi 31 mars 2014

L'été solitaire - Elizabeth Von Arnim

Présentation de l'éditeur :


Début mai, Elizabeth annonce à son mari son intention de rester seule durant l'été "afin de retrouver les racines mêmes de la vie".
Les mois passent et Elizabeth se prélasse dans le calme et la pureté de son jardin, respirant les bonnes odeurs, se délectant de la lecture de ses auteurs fétiches.
Ce roman vous fait ressentir les joies de la nature, les couleurs et les saveurs d'un été passé au jardin.
Dans la vraie vie, Elizabeth est mariée à un aristocrate prussien rencontré en Italie et s'installe avec lui à Berlin. Cinq ans plus tard, le couple emménage à la campagne où la comtesse se découvre une vraie passion pour la vie rurale et le jardin.
Ce roman est la suite de son célèbre roman "Elizabeth et son jardin Allemand"

Mon avis :

Délicieusement désuet,  ce petit roman nous emmène dans le quotidien d'une anglaise mariée à un aristocrate allemand au tout début du 20ème siècle. Cet été solitaire, pour elle, ce n'est pas  se retrouver réellement seule à la campagne, c'est arrêter la vie mondaine et profiter de ses livres et de son jardin. Mode de vie d'une autre époque et d'un milieu qui n'existe plus guère, ce livre est une merveille de délicatesse, décrivant avec  une grande justesse le temps qui s'écoule, les plaisirs de la lecture mêlés à ceux du jardin que l'on essaie de (faire) mettre en forme, qui change selon la lumière, le temps qu'il fait, tout comme l'humeur d’Elizabeth.
Une écriture simple, qui coule, et nous tient de la première à la dernière page. Si le milieu dans lequel  évolue l'auteur  n'existe plus beaucoup, son écriture n'a pas pris une ride et ce qu'elle essaie de nous faire ressentir est intemporel. Un très beau livre à déguster au jardin sur une chaise longue.

lundi 10 mars 2014

L'homme qui marche - Yves Bichet

Présentation de l'éditeur :


Robert Coublevie marche sur la plus belle frontière du monde. Sa femme l'a quitté et il arpente ces hauts lieux où il croise des fleurs par milliers, des bêtes sauvages et libres, parfois un marcheur qui lui ressemble. Malgré tout, de temps à autre, il doit replonger dans le chaudron des villes... De nouveau confronté au tumulte, ne sachant que faire des tourments qu'il y découvre, Coublevie choisit d'en rire. La jeune Camille, elle, s'y débat comme un animal blessé, guettant les rumeurs du Café du Nord que tient son père. Elle a seize ans et dissimule de lourds secrets. Jusqu'où va-t-elle entraîner Coublevie ? Jusqu'à quel crime ? Veut-elle faire de lui le coupable idéal, le témoin complice ? Une chose est sûre : la traque a commencé. Yves Bichet, dans ce neuvième roman, dresse le portrait de personnages ardents et silencieux qui, debout sous les rafales, nous rappellent que la liberté est une folie joyeuse.

Mon avis :

Un homme qui se promène sans cesse sur un même itinéraire de montagne, il a tout abandonné après une déception amoureuse, mais revient régulièrement à Briançon ou il a ses habitudes, marcheur permanent, il nous décrit la montagne, son calme, ses odeurs, ses rencontres, la beauté permanente qui devrait  faire passer les maux de l'âme. A la ville dans le café qui est son repère habituel, une gamine aux lourds secrets qu'il essaie de comprendre et qui va l'entrainer  peu à peu dans son sillage.
Un livre dérangeant entre d'un coté la beauté de la nature,  qui peut permettre d'atteindre  une certaine paix, de l'autre les perversités de certains  que le personnage principal va peu à peu découvrir et qui vont l'entrainer ou il ne voulait plus aller. Mais en réalité voulait il vraiment rester ce qu'il était devenu ?
Ce récit se lit d'une traite, j'avançais dans le récit de plus en plus perplexe, et j'ai trouvé la fin dérangeante même si cet homme semble y avoir trouvé la paix. Mais peut être ai-je été simplement victime de mon éducation et de mes préjugés, à vous d'en juger.
Le style est très précis, clair, rend parfaitement la beauté de la montagne comme des âmes mais aussi la noirceur ce ces dernières. 
En conclusion un excellent livre qui peut déranger par une chute qui peut paraitre manquer de morale, mais n'est ce pas aussi un bon moyen de faire réfléchir ?

Extraits :

 Nous avons déjà expérimenté tant de choses... Le désir nous a dressés l'un vers l'autre, puis éconduits en quelque sorte. Nous avons développé une amitié si sensuelle et si abrasive que, même sans jamais nous toucher, nous sommes devenus esclaves. Cet élan n'en était pas un. Maintenant il nous rive. C'est la part du banal et la part du vertige. Je crois qu'embrasser en imagination empêche d'étreindre à jamais.

La joie, c'est différent Coublevie. la joie échappe aux souvenirs, elle est furtive. Elle est flou. Elle arrive comme par enchantement. Un regard, une caresse sur un bout de tissu, un parfum... Elle surgit à l'improviste et s'impose comme ça lui chante. Elle enfle d'un coup et puis explose et se désagrège. Après ça, plus rien. Une frustration, un dépit mais plus vraiment de trace. On ne garde pas souvenir de la joie. C'est trop volatil et imprécis. Un vrai truc de myope.

lundi 21 octobre 2013

L'homme de Marmara - Olivier Bass

Présentation de l'éditeur :


Lorsqu'ils retrouvent la Mare Nostrum après cinq mois d un périple autour du monde, les marins du Cévennes ont le sentiment de se rapprocher enfin de leurs foyers. Hélas, le navire est dérouté vers Istanbul où il doit impérativement faire escale. Au même moment, loin du Cévennes qui poursuit sa course dans la mer Égée, à deux cents milles nautiques par-delà les montagnes qui marquent la frontière entre la Grèce et la Turquie, un homme seul, au large de toute terre, se bat désespérément contre la noyade dans la mer de Marmara. Ce dernier sera repêché et caché à bord du cargo français. Et tandis que ses souvenirs referont peu à peu surface, l'équipage du Cévennes tentera de percer le mystère de son histoire.

Mon avis :
 
L'équipage du Cévennes est de retour d'un périple de cinq mois autour du monde, quand arrivant en Méditerranée, ils sont déroutés vers Istanbul. Arrivés en mer de Marmara, ils recueillent un homme accroché à des branchages flottants. Une fois à bord celui-ci sombre dans l'inconscience. Le récit se découpe en deux parties entremêlées, d'une part l'homme inconscient qui se rappelle sa vie, d'autre part l'escale du navire à Istanbul secoué par des évènements politiques. C'est au gré des visites de la ville, des rencontres et de leurs découvertes que l'on voit les membres de l'équipage peu à peu comprendre  qui est cet homme. L'auteur en profite pour nous faire découvrir de façon très documentée d'une part le fonctionnement d'un navire marchand et d'autre part Istanbul.

L'intrigue est construite toute en douceur, on entre peu à peu dans l'histoire des principaux protagonistes et l'histoire avance agréablement, bien menée d'un bout à l'autre je m'y suis vite laissé prendre . La découverte d'Istanbul comme de la vie sur le navire est passionnante aussi.

Si le style de l'auteur m'a donné au début une impression très mitigée , les dialogues me paraissant peu naturels,  très vite il  m'est devenu familier, il me fallait un temps d'adaptation . Malgré mes hésitations du début, j'ai passé un excellent moment, je n'ai pu m'arrêter avant de l'avoir terminé. C'est pour moi un très bon livre.

vendredi 12 juillet 2013

Attention ! Nic Sirkis

Présentation de l'éditeur :


Le 17 février 2011, Yann Orion, steward chez Air France, prend sa préretraite.
Période de retour sur soi qui réveille les cicatrices et les joies enfouies depuis l’enfance, sous le regard attentif et bienveillant de Guevara, le chat roux qui se charge de ramener son maître à la réalité. Il va réorganiser sa vie et quitter sa maison riche de précieux souvenirs, pour prendre un nouveau départ…
Un article découvert dans les pages du Canard Enchaîné, signalant la sortie d’un livre sur Van Gogh son peintre préféré, va bousculer l’existence de Yann Orion et l’entraîner en de rocambolesques aventures dans un jeu de l’oie parisien.
Au cours d’épisodes pleins d’humour, de tendresse, de suspense et d’effroi, Y. O. affrontera l’alter étrangère, « Insaisissable entre-deux », et, dans un récit en abyme, véritable work in progress, découvrira les affres de la création.

Mon Avis : 

Yann se retrouve en pré-retraite, un peu désorienté par toute cette liberté nouvelle, on le suit pendant toute une année de rencontres en projets jusqu'à l'apparition d'une  "double " de lui-même qui l'accompagnera  dans un jeu de cache cache jusqu'à l'accomplissement de sa propre œuvre écrite … mais tout est il aussi simple ?

J'ai beaucoup aimé ce roman, il ne semble pas se passer grand-chose pendant une bonne moitié et pourtant l'écriture nous accroche, on est emmené avec Yann dans de belles balades au cœur de Paris, il nous entraine peu à peu dans ses projets, et c'est dans la seconde partie que l'on arrive dans un jeu de cache-cache dont le lecteur devra trouver lui-même la solution, alors est on dans le fantastique ou dans quelque chose de beaucoup plus terre à terre, l'auteur ne nous dévoile rien, à nous d'imaginer la solution.

L'écriture de Nic Sirkis est très agréable, on est placé dans la vie quotidienne avec les actualités de cette année 2011 2012 en France, c'est aussi un bel hommage à l'amitié. Clin d'œil supplémentaire aux lecteurs qu'un chat surveille, ils pourraient bien se reconnaitre dans les relations entre Yann et Guevara, son chat roux.

Un très bon roman à lire d'une traite.

vendredi 22 mars 2013

Les constellation passaient au-dessus des grands arbres - Nicolas Dariel

Présentation de l'éditeur :


A l'occasion d'une exposition de peinture dans un village de l'arrière-pays niçois, Victor se remémore un détail très ancien qui va déclencher l'engrenage de toute une aventure. Plusieurs toiles non répertoriées, peintes par son aïeule, Marie Lanoa, dans les années 14 - 18, ont été bel et bien dispersées sur le marché de l'art. Cet événement ravive les sentiments et les souvenirs de Victor. Il imagine la vie de cette artiste et celle de son époux pendant ces années de guerre et de séparation... S'ensuit la rencontre de deux personnages, Victor et Paul, un journaliste, qui vont s'entretenir à maintes reprises pour tenter de faire revivre cette artiste hors du commun, ainsi que le destin de quelques tableaux... Deux personnages qui vont, tout au long d'une enquête pour le moins rocambolesque, nous faire découvrir une bien étrange relation et au fond, toute leur complémentarité.

Mon avis :

Victor, la soixantaine, installé dans son manoir fait revivre ses grands parents disparus. Il remue les souvenirs avec l'aide de son cousin Charles et écrit un livre sur leur vie durant la guerre de 1914-1918. Apparait ensuite Paul, un journaliste qui l'emmène sur les traces des femmes artistes de la fin du 19ème et du 20ème siècle, c'est avec lui que Victor part sur les traces de tableaux inconnus de Marie Lanoa, sa grand-mère, qui les mèneront jusque dans un New York de série policière qui nous conduira, nous les lecteurs, à des conclusions incertaines.

Si on prend ce livre comme une enquête sur l'œuvre d'une artiste peu connue bien que majeure dans son époque, on peut être déçu par l'intrigue, ce n'est pas ce que j'en retiendrai, plus important et évocateur me semblent être les relations de Victor avec son passé, son cousin Charles, et Paul ce journaliste si différent de lui, mais qu'il voit peu à peu dans sa sensibilité et son histoire et qu'il découvre complémentaire. Les considérations dans le courant du livre sur les femmes artistes de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle sont également très intéressantes.

Le style d'écriture de Nicolas Dariel m'a un peu dérouté au début du roman, mais il m'a peu à peu apprivoisé et  j'ai quitté ce roman à regret, ce qui est tout de même un très bon signe.

Une lecture très agréable qui donne envie de suivre cet auteur.

Quelques extraits :

C'est une exubérante liberté qui guidait sa main,  le crayon mêlé à la couleur, la couleur débordant allègrement les contours, les blancs, la toile laissée nue par endroits pour mieux opposer les champs de couleurs, le tout composé comme des semblants d'improvisations pour la mettre définitivement en place au cœur de ces aventuriers du fauvisme qui empruntaient à l'époque des méandres secrets reliant le monde de l'inconscient à la réalité  palpable et visible du temps présent, combinaisons audacieuses prises dans le piège de la toile.

La peinture, c'est un moyen de locomotion pour faire le tour du monde autour d'une pomme, dixit Cézanne, un luxe sublime de l'esprit débouchant sur une poésie soudain lue dans son ensemble, un seul bloc dans lequel le début et la fin se confondent.

Oui, ils sont dans des mondes différents, mais sa seule présence aide Victor à préciser ses propres idées. Une conversation qui tourne en deux monologues n'est pas forcément stérile. L'évidence des rouages vient  par surprise. On comprend après coup, si la patience est de la partie.

Une ville sans eau n' a pas de cœur. … 
Là où il ya de l'eau, quelle qu'elle soit, rivière ou mer, on ne se sent pas prisonnier, on n'est jamais seul.

jeudi 6 décembre 2012

Le secret des abeilles - Sue Monk Kidd

Présentation de l'éditeur :


"Nous vivions pour le miel. Nous en avalions une cuillerée le matin pour nous réveiller et une autre le soir pour nous aider à dormir. Nous en prenions à chaque repas pour apaiser notre esprit, nous donner du tonus et prévenir les maladies mortelles."
En 1964, Lily a quatorze ans et vit en Caroline du Sud avec son père, un homme brutal, et Rosaleen, sa nourrice noire. Le décès de sa mère dans d'obscures conditions la hante. Lorsque Rosaleen se fait molester par les Blancs, Lily décide de fuir avec elle cette vie de douleurs et de mensonges. Elles trouvent refuge chez les soeurs Boatwright, trois apicultrices tendres et généreuses dont l'emblème est une Vierge noire. A leurs côtés, Lily va être initiée à la pratique quasi mystique de l'apiculture, à l'affection, à l'amour et à la tolérance. Sue Monk Kidd signe ici un roman touchant sur une époque où le racisme faisait force de loi, sur la magie de la nature et de la vie, et la puissance de l'amour maternel.

 Mon avis :

C'est l'histoire d'une jeune fille blanche qui fuit son père et se retrouve hébergée par une famille de sœurs noires, apicultrices dans le contexte de la lutte pour les droits civiques dans les  états unis des années 60. Elle est en quête de l'histoire de sa mère. L'histoire se déroule sur quelques semaines et nous embarque très vite. Les personnages  sont extrêmement attachants, tout en nuances et en humanité.
Sue Monk Kidd  nous offre une écriture très agréable, les personnages ont une véritable profondeur et on les voient évoluer progressivement dans toute la palette des émotions et celles du lecteur sont aussi beaucoup sollicitées . Un très beau livre, dont on sort optimiste sur la nature humaine.

samedi 1 décembre 2012

Neige - Maxence Fermine

Présentation de l'éditeur :


Au Japon, à la fin de XIXe siècle, le jeune Yuko s'adonne à l'art difficile du haïku. Désireux de perfectionner son art, il traverse les Alpes japonaises pour rencontrer un maître. Les deux hommes vont alors nouer une relation étrange, où flotte l'image obsédante d'une femme disparue dans les neiges.
Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cisèle une histoire où la beauté et l'amour ont la fulgurance du haïku.
On y trouve aussi le portrait d'un Japon raffiné où, entre violence et douceur, la tradition s'affronte aux forces de la vie.

Mon Avis :

Un très court roman qui nous emmène à la source de la création poétique japonaise, dans une histoire toute simple, on suit le parcours de Yuko qui va s'initier à l'univers du haïku.

Chaque chapitre est introduit avec un haïku. Le style est lui aussi très poétique, et si le texte est très court et donc très vite lu, on en sort avec l'envie de redécouvrir cette forme un peu étrange de poésie et le monde qu'elle nous permet de côtoyer, bien différents des formes habituelles de notre poésie occidentale.

Quelques extraits :

La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème, c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière. Yuko plongea son regard dans l’eau silencieuse et fuyante. Puis il se tourna vers son père et lui dit : C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.

Un matin, le bruit du pot d’eau qui éclate dans la tête fait germer une goutte de poésie, réveille l’âme et lui confère sa beauté. C’est le moment de dire l’indicible. C’est le moment de voyager sans bouger. C’est le moment de devenir poète.

Ne rien enjoliver. Ne pas parler. Regarder et écrire. En peu de mots. Dix-sept syllabes. Un haïku.

Un matin, on se réveille. Il est temps de se retirer du monde pour mieux s’en étonner. Un matin, on prend le temps de se regarder vivre.

Mais il savait une chose, une seule chose, triste et belle : c’est qu’il allait vieillir, bien sûr, et finir par mourir un jour, mais jamais l’amour qu’il portait à cette femme ne mourrait, et pas davantage ce visage endormi sous la glace ne vieillirait.

Oui, une femme. Car l’amour est bien le plus difficile des arts. Et écrire, danser, composer, peindre, c’est la même chose qu’aimer. C’est du funambulisme. Le plus difficile, c’est d’avancer sans tomber. Soseki, lui, a fini par tomber pour l’amour d’une femme. Seul l’art l’a sauvé du désespoir et de la mort. Mais c’est une longue histoire, et elle va t’ennuyer, je crois.

Neige était devenue funambule par souci d’équilibre. Elle, dont la vie se déroulait comme un fil tortueux, entrelacé de nœuds que nouaient et dénouaient la sinuosité du hasard et la platitude de l’existence, excellait dans l’art subtil et périlleux consistant à évoluer sur une corde raide.

Pourquoi ? En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.

Il y a deux sortes de gens. Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d’autre que se tenir en équilibre sur l’arête de la vie. Il y a les acteurs. Et il y a les funambules.

samedi 13 octobre 2012

Avenue des géants - Marc Dugain

Présentation de l'éditeur :

Al Kenner serait un adolescent ordinaire s'il ne mesurait pas près de 2,20 mètres et si son QI n'était pas supérieur à celui d'Einstein. Sa vie bascule par hasard le jour de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Plus jamais il ne sera le même. Désormais, il entre en lutte contre ses mauvaises pensées. Observateur intransigeant d'une époque qui lui échappe, il mène seul un combat désespéré contre le mal qui l'habite. Inspiré d'un personnage réel, Avenue des Géants, récit du cheminement intérieur d'un tueur hors du commun, est aussi un hymne à la route, aux grands espaces, aux mouvements hippies, dans cette société américaine des années 60 en plein bouleversement, où le pacifisme s'illusionne dans les décombres de la guerre du Vietnam.

Mon avis :

Je n'avais pas lu la quatrième de couverture avant d'avoir lu le livre. Heureusement car je ne l'aurai sans doute pas attaqué, les histoires de tueurs en série me repoussent. Le début du livre m'a semblé très étrange mais si bien écrit qu'il m'a entrainé quasiment d'une traite vers la fin.
C'est donc l'histoire vraie d'un tueur en série que nous conte Marc Dugain.  Il nous entraine dans le monde de Al Kenner avec la construction progressive d'une analyse de sa personnalité extrêmement bien menée, on suit sa vie sans se douter à aucun moment de ce qui va se passer.
C'est une des qualités de ce livre, si on n'a pas lu la quatrième de couverture, on ne comprend que tout à la fin que l'on a affaire à un véritable tueur en série d'une intelligence diabolique. Marc Dugain, arrive avec délicatesse à juste suggérer l'insoutenable tout à la fin du livre. Chapeau, il aurait vraiment été dommage de ne pas le lire.

Quelques citations :


 — Vous pouvez leur annoncer le chiffre. 3952 livres de 71 à aujourd’hui. Et si vous voulez les faire rire, dites-leur que je n’en avais lu qu’un seul entre ma naissance en 48 et 1971. Je l’ai lu trois fois. Devinez lequel ? Elle répond : — La Bible. — Non, Crime et châtiment. Un sacré bon livre, vraiment. Je ne crois pas qu’on en ait écrit de meilleur.

Je voyais qu’elle se méfiait de moi depuis ma colère. La conversation s’est éteinte comme un vieux feu de camp, les gens n’ont pas tant de choses à se dire. Si elle s’étend, c’est que les alcooliques ont pris le relais.

La nature ne connaît ni le silence ni le bruit. Ce n’est pas comme en ville, ce qu’on entend va toujours dans votre sens, celui de votre apaisement, pour peu que vous ayez confiance dans la vie sauvage.

C’est souvent comme ça dans ce pays. Les gens recherchent la solitude on ne sait trop pourquoi et ils la font payer au premier pékin qui se présente en lui tenant le crachoir des heures.

Je ne l’ai jamais vue ni joyeuse ni triste et, même quand elle est méchante, on sent qu’elle se force, que ce n’est pas naturel. La gentillesse lui demande trop d’efforts d’imagination, elle ne saisit pas le concept.

Pourquoi les gens écrivent-ils ? Souvent parce qu’une sourde vanité les rend fiers de leurs malheurs et qu’ils veulent les partager avec le reste de l’humanité parce que, au fond, ils sont trop lourds pour eux. Je crois aussi que beaucoup de gens écrivent parce qu’ils ne trouvent aucun réconfort auprès de leur famille. C ’est même pire, c’est souvent leur famille qui est à l’origine de leurs déboires. Avoir des lecteurs leur donne le sentiment d’être moins seuls sans l’inconvénient d’une promiscuité assommante avec des gens bien intentionnés. Souvent aussi, ils écrivent pour laisser une trace.

J’ai compris alors que nommer quelque chose permettait de le désamorcer en partie. En levant l’interdiction d’en parler, ses essences s’évaporaient doucement, un peu comme un parfum laissé ouvert.

À part quelques auteurs purement cérébraux, il faut un peu de sensibilité pour profiter d’un écrivain.

On n’a jamais entendu cri plus déchirant que celui d’un nouveau-né de l’espèce humaine. La mort est dans une proximité effrayante, bien plus que chez n’importe quelle espèce animale où le nouveau-né trouve une relative autonomie en quelques heures. L’enfant crie sa faiblesse, son absolue précarité

Le seul tort d’Orwell c’était de croire que le totalitarisme prendrait un visage terrifiant. Oh non ! Rien de tout cela, pour autant que vous acceptiez la petite musique mièvre des réseaux sociaux, que vous acceptiez l’obsolescence de tout ce que vous achetez au bout d’un an, que Sisyphe n’ait pour tout repos que la période des soldes, que Google sache tout de vous et puisse  éventuellement le monnayer aux flics, qu’on puisse vous localiser à tout instant avec votre téléphone, vous ne risquez rien.

J’ai entrepris d’écrire mes Mémoires et je sais qu’il y manquera toujours ce qui, masqué ou pas, fait la saveur d’un livre : l’empathie.

Un voilier se découpait sur l’horizon, une prison flottante, l’enfermement des mers dans l’illusion de la liberté absolue.

Mon père disait : « Le blues c’est l’âme qui s’égoutte », et je comprenais pour la première fois le sens de sa phrase. J’étais donc, contrairement à ce que prétendait ma mère, capable d’une forme d’empathie pour les autres.

mardi 28 août 2012

La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna

Présentation de l'éditeur :


Jeanne, la narratrice, pourrait être la petite soeur d'Alice, précipitée dans un monde où les repères familiers sont bouleversés. Avec son frère aîné, Thomas, elle voyage beaucoup. Un jour leur bateau fait naufrage et, seuls rescapés, ils échouent miraculeusement sur une île inconnue. Mais la tempête les avait tant secoués qu'elle les avait vidés de leurs mots, privés de parole. Accueillis par Monsieur Henri, un musicien poète et charmeur, ils découvriront un territoire magique où les mots mènent leur vie : ils se déguisent, se maquillent, se marient.


Mon avis :

Un adorable petit livre sur la langue, ses mots et leur agencement. Erik Orsenna nous conte notre langue, mais cela pourrait très facilement être transposé à une autre langue.
Il lance au passage  quelques piques à un enseignement exagérément rigoriste et trop éloigné de l'univers des enfants tout en suggérant un regard sur les mots et la façon de les agencer. Une bien jolie chanson douce que cette grammaire ! A partager sans compter. D'aucuns diront que l'histoire est un peu simplette. Toute simple, oui, mais très agréable et enchanteresse. 
Comment ça vous avez deviné que j'étais maitre d'école ?
A lire et relire absolument. 
Merci à la Babelienne qui m'a donné envie de le redécouvrir.

lundi 27 août 2012

La liseuse - Paul Fournel





Présentation de l'éditeur :


La stagiaire entre dans le bureau de Robert Dubois, l'éditeur, et lui tend une tablette électronique, une liseuse. Il la regarde, il la soupèse, l'allume et sa vie bascule. Pour la première fois depuis Gutenberg, le texte et le papier se séparent et c'est comme si son cœur se fendait en deux.


Mon avis : 

Un éditeur, au terme de  sa carrière, confronté aux financiers qui tentent de lui imposer une gestion de l'entreprise qui ne lui plait guère, se voit imposer une tablette électronique  (d'où le titre impropre à l'objet prétexte du livre mais parfait pour ce roman). Cela déclenche chez lui une certaine lassitude et l'idée de jouer un tour à ceux qui aimeraient bien qu'il laisse sa place dans la maison. Il utilisera les compétences de jeunes stagiaires à cette fin.
Comme je le disais plus haut, la liseuse n'est qu'un prétexte , pour amener une histoire de revanche jouissive et nous permettre de pénétrer dans les coulisses d'une maison d'édition avec ses méthodes, ses querelles, ses relations humaines parfois particulières. L'écriture est légère, pleine d'humour, j'ai beaucoup ri, et pourtant l'arrière plan reste une fin de carrière et même une fin de vie.
J'ai eu la surprise dans la postface de voir que l'auteur semblait s'être livré en plus à un exercice de style très particulier avec la structure de ce roman. Les spécialistes apprécieront sans doute.
En tous cas, un très bon roman qui se lit très facilement.

Quelques extraits :

Celui qui est sous ma joue est un manuscrit d’amour : c’est l’histoire d’un mec qui rencontre une fille mais il est marié et elle a un copain… J’en ai lu sept pages et je le connais déjà par cœur. Rien ne pourra me surprendre. Depuis des lunes, je ne lis plus, je relis. La même vieille bouillie dont on fait des « nouveautés », des saisons, des rentrées « littéraires », des succès, des bides, des bides.

Elle disparaît d’un tour de fesses, tire la porte sur elle avec douceur et je me retrouve à câliner ma liseuse. Elle est noire, elle est froide, elle est hostile, elle ne m’aime pas. Aucun bouton ne protrude au-dehors, aucune poignée pour la mieux tenir, pour la balancer à bout de bras comme un cartable mince, que du high-tech luxe, chic comme un Suédois brun. Du noir mat, du noir glauque (au choix), du lisse, du doux, du vitré, du pas lourd. Je soupèse.

Je veux rester encore une minute, couché sur le bureau, juste une minute, le nez dans le manuscrit pour le renifler une dernière fois, tant il est vrai qu’une page bien sentie est une page déjà lue.

L’artichaut est un légume de solitude, difficile à manger en face de quelqu’un, divin lorsqu’on est seul. Un légume méditatif, réservé aux bricoleurs et aux gourmets. D’abord du dur, du charnu, puis, peu à peu, du plus mou, du plus fin, du moins vert. Un subtil dégradé jusqu’au beige du foin qu’un dernier chapeau pointu de feuilles violettes dévoile. La vinaigrette qui renouvelle son goût au fil des changements de texture. Un parcours que l’on rythme à sa guise. Rien ne presse dans l’artichaut. On peut sucer une feuille pendant plusieurs minutes, jusqu’à l’amertume, on peut, au contraire, racler des incisives la chair de plusieurs feuilles à la suite pour se donner une bouchée consistante. La seule figure interdite est celle de l’empiffrement. Un légume qui a ses règles d’élégance. Puis vient le moment distrayant de l’arrachage. Saisi entre pouce et couteau, le foin cède en petites touffes nettes, libérant le cœur de toute sa toison en une sorte de saisissant raccourci amoureux. Enfin arrive le moment de la récompense : à la fourchette et au couteau on peut entrer dans le cœur du légume, priant le jardinier de n’y avoir laissé aucun arrière-goût de farine.

– Tu vois, petit con, lui dit-elle, c’est facile de dire non en trois secondes à un auteur, facile de se moquer même de son travail, mais il faut que tu saches comme c’est long et comme c’est emmerdant de faire un livre. Même un mauvais. Surtout un mauvais.

Nous avons vidé les livres de ce qu’il y avait dedans pour en vendre davantage et nous n’en vendons plus. Tout est de notre faute.

Je ferme les écoutilles. Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit, je lis. Coover est un écrivain difficile, il faut se glisser dans son armure, ce qui occasionne quelques ampoules et quelques gênes aux entournures et puis ensuite, c’est le grand confort inconfortable d’une vraie lecture.

– Les autres feront pareil ou feront comme avant. Il y aura toujours du papier, toujours de l’écran. Les pages ne se tournent pas d’un coup sec.

Ces règles claires et magnifiquement contournables, servent à se rassurer au moment de dire « j’aime » ou « je n’aime pas » et à conjurer les vingt autres règles obscures au nom desquelles on choisit vraiment. Ces raisons troubles, faites de goûts, d’affinités, de culture : les raisons de la ressemblance  avec ce qu’on aime, les raisons de la différence, les raisons de la colère, les raisons de fidélité à son adolescence, à ses maîtres, sans oublier les raisons de l’amitié et de l’amour, qui sont de bonnes raisons d’éditer. Le talent se reconnaissant aussi dans les baisers.

On dirait qu’elle a perpétuellement froid. Elle picore une tranche de concombre posée sur une petite éponge beurrée qui va me coûter cinquante livres, et je sais qu’elle est heureuse de regarder les vieilles anglaises qui se piquent le nez au porto en mangeant des gâteaux à la crème. C’est son péché.

Par esprit de farce et de solidarité, j’ai pris chez mon boulanger des petits pains aux céréales ronds et je vais présenter les steaks dedans à la façon des « biftecks à la mode de Hambourg », comme on écrivait dans les premières traductions de polars américains chaque fois qu’un « hamburger » tombait sous la plume des traducteurs.

Je suis enfin derrière une muraille de livres. Chaque jour je me suis dit : « Il faut que tu lises ça. » « Si j’avais le temps je lirais ça. » « Quand je pense que je n’ai toujours pas lu ça. » « Ils ont de la chance, ceux qui peuvent lire en liberté. » « Si seulement j’avais lu ça, je serais un bien meilleur lecteur… »

Lorsque j’aurai terminé la lecture du dernier mot de la dernière phrase du dernier livre, je tournerai la dernière page et je déciderai seul si la vie devant moi vaut encore la peine d’être lue.

mardi 26 juin 2012

Kafka sur le rivage - Haruki Murakami

Présentation de l'éditeur :

Un adolescent, Kafka Tamura, quitte la maison familiale de Tokyo pour échapper à une malédiction œdipienne proférée par son père. De l'autre côté de l'archipel, Nakata, un vieil homme amnésique, décide lui aussi de prendre la route. Leurs deux destinées s'entremêlent pour devenir le miroir l'une de l'autre, tandis que, sur leur chemin, la réalité bruisse d'un murmure envoûtant.


Mon avis :


Un adolescent qui fugue pour fuir une prédiction, un ami imaginaire nommé corbeau, un vieil homme qui parle avec les chats, un chauffeur de poids lourds généreux, un bibliothécaire androgyne, une directrice de bibliothèque au lourd passé,  d'étranges créatures venues d'on ne sait où, ajouter une grosse pincée  du mythe d'Œdipe et vous obtenez ce magnifique "Kafka sur le rivage" de Murakami.
J'ai adoré d'un bout à l'autre. On est bien dans le même genre d'univers que 1Q84, une grosse partie de réalité bien terre à terre et puis soudain on bascule dans un fantastique extrêmement poétique parfaitement intégré à l'histoire. Même les personnages parlent de métaphores pour ce qu'ils vivent.
Certains ont parlé de "conte philosophique", oui, on peut parfaitement le voir comme cela, les problématiques évoquées sont universelles : le désir, l'amour, la mort, la vieillesse … Mais dois-je en dire plus ?
Non, le mieux à faire est de le lire, de rentrer dans ce merveilleux univers poétique et peut être y trouverez vous aussi de belles leçons de vie.

Au fil de la lecture : 
 
 Je regarde sa poitrine. À chacune de ses respirations, cette partie ronde de son anatomie se soulève et s’abaisse comme une vague. Ça me fait penser à un vaste océan doucement frappé par la pluie. Moi, je suis un marin solitaire debout sur le pont. Elle, elle est la mer. Le ciel est tout gris et à l’horizon, devant nous, il se confond avec la mer, grise elle aussi. Il devient très difficile de les distinguer l’un de l’autre. Difficile aussi de distinguer le marin. Et difficile de distinguer ses fantasmes de la réalité.

Chaque fois que je saisis un volume et l’ouvre, il s’échappe d’entre les pages un parfum du temps passé. Les connaissances profondes, les émotions intenses qui reposent derrière ces couvertures ont une odeur particulière.

Nakata ignorait pourquoi mais la communication passait plus ou moins bien selon les races de chats. Il était particulièrement difficile d’être sur la même longueur d’onde que les chats brun tigré. Avec les chats noirs, cela se passait plutôt bien. C’était avec les siamois qu’il avait les conversations les plus fluides mais, malheureusement, l’occasion ne se présentait pas souvent car on rencontrait peu de siamois errants dans les rues.

Les œuvres qui possèdent une sorte d’imperfection sont celles qui parlent le plus à nos cœurs, précisément parce qu’elles sont imparfaites.

Un sens de l’imperfection, s’il est artistique, intense, stimule ta conscience, maintient ton esprit en alerte. Si j’écoute l’interprétation parfaite d’un morceau parfait en conduisant, je risque de fermer les yeux et d’avoir envie de mourir dans l’instant. Mais quand j’écoute attentivement cette sonate, je peux entendre les limites de ce que les humains sont capables de créer, je sens qu’un certain type de perfection peut être atteint avec humilité, à travers une accumulation d’imperfections. Et personnellement, je trouve ça plutôt encourageant.

Quelque chose dans cette forêt évoquait une obscure magie préhistorique. Les arbres règnent sur ces bois, tout comme les créatures vivant au fond des océans règnent sur les abysses. La forêt peut me rejeter ou m’avaler, selon ses besoins. Il vaut mieux garder une crainte révérencieuse envers ces arbres.

Tel que tu me vois, j’ai été victime de discriminations diverses dans ma vie, poursuit-il. Seuls ceux qui en ont subi eux-mêmes savent à quel point cela peut blesser. Chacun souffre à sa façon et ses cicatrices lui sont personnelles. Je pense que j’ai soif d’égalité et de justice autant que n’importe qui. Mais je déteste par-dessus tout les gens qui manquent d’imagination. Ceux que T. S. Eliot appelait « les hommes vides ». Ils bouchent leur vide avec des brins de paille qu’ils ne sentent pas, et ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. Et avec leurs mots creux, ils essaient d’imposer leur propre insensibilité aux autres. Comme nos deux visiteuses de tout à l’heure.

Sans doute que personne ne croira à une hypothèse aussi ridicule. Mais si aucune antithèse ne vient réfuter une hypothèse, aucun progrès scientifique n’est possible. C’est ce que mon père disait toujours. Une antithèse, c’est un champ de bataille dans le cerveau, voilà ce qu’il disait. Il répétait cette phrase comme une litanie. Et pour l’instant, je ne vois pas la moindre antithèse à opposer à cette supposition.

Une révélation, ça dépasse les bornes du quotidien. Que serait la vie, sans les révélations divines, je te demande un peu ? C’est important de franchir le pas, de passer de la raison qui observe à la raison qui agit. Tu comprends ce que je te dis ou non, bougre d’âne ? Non mais, qui m’a fichu un imbécile pareil ! — Vous voulez parler de l’échange et de la projection du soi sur l’objet ? fit timidement Hoshino. — Exactement. Content que tu comprennes au moins ça. Tout est là.

Le jeune routier enleva le tissu, de façon à ce que la pierre soit bien visible. Puis il enfila un peignoir, et se mit au lit. Il sombra instantanément dans le sommeil. Dieu lui apparut un court instant en rêve : il était en short, ses mollets poilus à l’air, et traversait un terrain de sport en courant, un sifflet entre les lèvres.

Comme dans une scène mythologique, la musique décrit le passé obscur d’un homme sans nom et sans visage – un passé dont tous les détails sont tirés des ténèbres comme des entrailles se déroulant à l’infini.

j’interprète cette musique. Le son patiemment répétitif démolit peu à peu le réel, puis le recompose. Il y a dans cette mélodie un subtil parfum hypnotique de danger, exactement comme dans cette forêt.

Elle n’aurait jamais dû t’abandonner, et tu n’aurais jamais dû être abandonné par elle. Mais le passé, c’est comme une assiette brisée : on aura beau tenter d’en recoller les morceaux, on ne pourra jamais lui rendre son aspect d’antan.

Dans notre esprit, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque.

Le temps pèse sur toi comme un vieux rêve au sens multiple. Tu continues à avancer pour traverser ce temps. Mais tu auras beau aller jusqu’au bord du monde, tu ne lui échapperas pas. Pourtant, même ainsi, il te faudra aller jusqu’au bord du monde. Parce qu’il est parfois impossible de faire autrement.

dimanche 17 juin 2012

La vie d'une autre - Frédérique Deghelt

Description de l'éditeur :
  
Marie a vingt-cinq ans. Un soir de fête, coup de foudre pour le beau Pablo, nuit d’amour et le lendemain... Elle se réveille à ses côtés, douze ans plus tard, mariée, mère de trois enfants, sans un seul souvenir de ces années écoulées. Comment faire pour donner le change à son entourage ? Et comment retrouver sa propre vie ? C’est avec une énergie virevoltante et un optimisme rafraîchissant que Frédérique Deghelt a écrit ce roman sur l’amour et le temps qui passe, sur les rêves des jeunes filles confrontés au quotidien et à la force des choix qui déterminent l’existence.

Mon avis :


Un roman sur la recherche de la mémoire.
Marie se réveille un matin avec douze années de sa vie disparues de sa mémoire. Elle se met à la recherche d'elle-même. Qu'a-t-elle vécu pendant toutes ces années ?  Une recherche qui très vite va amener des questions sur l'amour et la vie de couple, comment  évoluent ils ensemble ?  quel terrible secret peut être caché par cette amnésie. Et ce possible drame, comment a-t-il pu survenir ?
Bien sur, cette idée de l'amnésie aussi soudaine que sélective peut sembler assez peu plausible, mais c'est justement la situation qui va permettre à l'auteur de mener la réflexion aussi loin qu'elle le fait à travers le personnage de Marie, l'amnésie de celle-ci est un moyen de décrypter comment peut évoluer un couple , l'usure est elle évitable, à quel prix, et l'Amour, qu'est ce que c'est ?  peut il durer  ?
Une véritable enquête à la recherche de l'autre, celle que Marie était avant cette perte et qui amène le lecteur à s'interroger sur un sujet  tellement important pour chacun d'entre nous.
Un très beau roman, un bon suspense, une chute inattendue,  et finalement une belle histoire d'Amour qui finit bien, et ça, j'apprécie !

Quelques citations :


J’ai fait avec elle une petite révision par téléphone de tout ce qui peut se produire médicalement dans la vie quotidienne d’une mère. La liste en est tout à fait affolante. Avoir trois enfants d’âges différents en une seule fois est ce qui pouvait m’arriver de pire pour réussir un apprentissage rapide de mon nouveau rôle.

Jouer, c’est remonter le courant de la peur, aller à la recherche de la partie de soi qu’on ne connaît pas. J’ai vraiment du mal à imaginer que ce n’est pas un message personnel

Ça me paraît tellement invraisemblable que je finis par me demander si je n’ai pas tout simplement joué. Car je m’emporte, je m’obstine à vouloir trouver une explication à cette scène de jalousie. Mais avant, à quel moment de ma vie suis-je devenue jalouse ? Est-ce une vue de mon esprit qui cherche absolument des raisons, une folie peut-être, une de plus, de me dire que la scène est vraie ?

J'avertissais mes amants : J’ai besoin de liberté. Je ne comble jamais les vides, j’accumule le bonheur. L’autre n’a rien que vous n’avez pas. Il est juste autre, et en cela, il est irremplaçable. En face, c’était l’incrédulité !

Je ressens… L’odeur des pins, les senteurs du Sud, et le goût même. Je peux le sentir au bout de la langue, cette maison a un goût. J’y perçois de la nostalgie, des ondes de bonheur, du bien-être. Je ressens ici quelque chose d’immense et de très étrange, comme un morceau d’enfance.

Mais qu’est-ce que je cherche ? Rien de difficile ou de spécial : passer la soirée à écouter de la musique, à partager vraiment le phrasé d’un violon, l’envolée d’une harpe, ou vibrer au son d’une contrebasse. Et puis le reste : la simplicité d’une lecture, une phrase dite les yeux dans les yeux, un silence même…

“Les gens qui ne pleurent jamais sont pleins de larmes. Mais les gens qui ne rient jamais ne sont pas pleins de rires, ça se saurait !”

mercredi 13 juin 2012

La langue maternelle - Vassilis Alexakis

Présentation de l'éditeur :

Pavlos est rentré à Athènes sans raison précise et sans même réserver son billet de retour pour Paris où il vit et travaille depuis plus de vingt ans. Il redécouvre une ville, une culture, ses origines, un pays très jeune et très vieux à la fois et choisit bientôt d'élucider un mystère qui semble contenir toutes ses incertitudes : quel est donc le sens de la fameuse lettre E jadis suspendue à l'entrée du temple d'Apollon à Delphes ? Pavlos ne néglige aucune piste pour essayer de résoudre l'énigme : de Jannina à Delphes, il parcourt tout l'ouest du pays, interroge les archéologues, les chauffeurs de taxi et même son père fabulateur... Pavlos s'interroge enfin sur le silence de sa mère absente. N'est-ce pas le silence que la lettre E évoque pour lui ? Il ne semble pas pressé de trouver la réponse : l'énigme lui tient compagnie. Il se dit que le but de l'écriture n'est peut-être pas d'éclaircir mais de multiplier les mystères. À l'évidence, sa langue maternelle, ta ellènika, commence bien par cette lettre E. Et s'il en était ainsi de tous les mots ?


Mon avis :
  
Pavlos, dessinateur de presse, de retour dans son pays nous offre son regard sur les gens qu'il côtoie, sur les lieux qu'il redécouvre, sur ses souvenirs. Il nous entraîne  dans une  quête  dont le point de départ est la lettre Epsilon  qui était suspendue à l'entrée du temple d'Apollon  à Delphes . Ainsi, d'Athènes à Delphes en passant par Jannina, il part en quête de  ses propres souvenirs qui rebondissent au gré d'une rencontre d'un paysage, d'un mot entendu ou soudainement apparu. Il collectionne peu à peu les mots commençant par cet epsilon source de sa quête. Il retrouve peu à peu sa mère disparue, si silencieuse à coté de ce père diseur d'histoires.

Une écriture "au fil de la pensée", pleine de  retours en arrière, dans une langue poétique qui va jusqu'à la racine des mots. Les premières pages m'ont un peu désorienté mais tout de suite j'ai été pris par cette façon d'écrire. Un effet secondaire plutôt agréable, cette lecture m'a donné envie de retourner en Grèce, avec un regard différent.


Quelques extraits : 

"Ce quartier n'est pas un endroit, ai-je pensé, c'est une époque. je traverse une époque." J'ai ressenti une douleur inexplicable en voyant une collégienne d'une douzaine d'année, avec un tas de livres sous le bras, en train d'ouvrir la porte de sa maison. Je suis passé à coté de mon ancienne école primaire. Le mur qui protège la cour de récréation a été surélevé, il est haut de quatre mètres. J'ai entendu les cris des enfants. Soudain un ballon de basket est passé par dessus le mur et a atterri presque devant moi. Il a rebondi sur le capot d'une voiture puis au milieu de la chaussée et s'est arrêté devant l'entrée d'un immeuble. Il n'y avait personne dans la rue. J'ai ramassé le ballon et d'un coup de pied je l'ai expédié dans la cour. Aux cris des enfants j'ai deviné que le jeu avait repris. "je suis venu pour vous renvoyer le ballon", ai-je pensé.

Je lis deux pages d'un livre, trois d'un autre. Je n'arrive pas à fixer vraiment mon attention. Je me promène sans but à la surface des choses. Mes voisins travaillent sur un mémoire, j'imagine. Je ne sais pas sur quoi je travaille. "j'apprends", pensé-je. Mais voilà que j'écris aussi, sur un sujet que je ne connais pas. Mon audace m'étonne. Je suis probablement influencé par les chauffeurs de taxi athéniens qui parlent de tout avec une grande aisance.

"Est-ce un phénomène important qui mérite réflexion ? " J'ai décidé qu'il n'en valait pas la peine. "Il n'arrive jamais rien, ai-je pensé. Simplement, on entend parfois le bruit infime que produit le temps en moulant du vide."

Je suis assis face à la fenêtre, qui est ouverte, mais je ne vois rien, naturellement. Je quitterai une fois de plus Jannina en n'emportant aucune image de la ville. Je me souviendrai de son brouillard. Jannina a l'élégance de ne pas charger la mémoire de son visiteur d'images superflues, qui seront de toute façon effacées. Elle offre le tableau d'une ville déjà oubliée. Elle dépose dans la mémoire de son visiteur un petit morceau de coton.

Ne vous occupez pas de Plutarque a-t-il dit. Vous avez trouvé un chemin à vous. Il faut le suivre jusqu'au bout, il vous mènera bien quelque part. Je crains seulement que l'epsilon vous manque quand vous aurez rassemblé les quarante mots … Mais peut être n'en aurez vous plus besoin.

lundi 11 juin 2012

Les belles endormies - Yasunari Kawabata

Présentation de l'éditeur :


Dans quel monde entrait le vieil Eguchi lorsqu’il franchit le seuil des Belles Endormies ? Ce roman, publié en 1961, décrit la quête des vieillards en mal de plaisirs. Dans une mystérieuse demeure, ils viennent passer une nuit aux côtés d’adolescentes endormies sous l’effet de puissants narcotiques.
Pour Eguchi, ces nuits passées dans la chambre des voluptés lui permettront de se ressouvenir des femmes de sa jeunesse, et de se plonger dans de longues méditations. Pour atteindre, qui sait ? au seuil de la mort, à la douceur de l’enfance et au pardon de ses fautes.

Mon avis  :

Une bien curieuse histoire dans un très beau roman.
Eguchi, un homme de 67 ans découvre par l'intermédiaire d'un de ses amis une maison dans laquelle des hommes déjà vieux peuvent passer la nuit auprès de jeunes filles plongées dans un profond sommeil. Il reviendra plusieurs fois dans cet établissement où nuit après nuit lui reviendront les souvenirs des femmes qu'il a aimées, sa mère, ses filles, ses maîtresses …
Malgré la situation étrange dans laquelle il plonge ses personnages, Kawabata parvient à  garder une atmosphère poétique,  pleine de pudeur et  de tendresse. Son personnage qui s'interroge sur la vieillesse et sa propre mort sera confronté à ses souvenirs et directement à la mort, celle plus lointaine d'un autre vieillard, mais aussi celle plus troublante d'une des belles endormies.
On retrouve les thèmes favoris de l'auteur traités avec toute la délicatesse dont il est capable.


Quelques extraits :

Cependant sa fille s'était comme épanouie en jeune épouse, et elle avait embelli. A supposer même que ce ne fut qu'une transformation physiologique marquant le passage de la jeune fille à la jeune femme, elle n'aurait sans doute pu avoir cet éclat de fleur s'il y avait eu la moindre ombre sur le plan psychologique. Après la naissance de son enfant, son teint était devenu lumineux comme si elle avait été lavée jusque dans l'intérieur de son corps, et elle avait acquis une sorte de sérénité.

La pensée qu'il se pouvait qu'elle fut pour lui sa dernière femme jeune la lui avait rendue inoubliable, mais peut être elle non plus n'avait elle oublié le vieil Eguchi. Sans qu'ils en eussent été profondément blessés ni l'un ni l'autre, et dussent ils en garder le secret toute leur vie, ni l'un ni l'autre sans doute n'oublieraient jamais.

mercredi 6 juin 2012

L'imprévisible - Metin Arditi


Présentation de l'éditeur :
Anne-Catherine appartient à la haute société genevoise.
Elle vient de se séparer de son mari et demande à Guido Gianotti, professeur d'histoire de l'art à la retraite, une estimation pour un tableau dont elle veut se débarrasser. Tout oppose Anne-Catherine et Guido : elle a grandi dans les salons, il est fils d'un immigré italien chauffeur de maître ; elle est encore jeune alors que lui subit l'humiliation d'une virilité déclinante... Pourtant, au contact l'un de l'autre, ces deux êtres blessés par la vie et par leur milieu vont retrouver une dignité.
A travers les rebondissements d'une enquête qui entraîne le lecteur dans l'univers des grands peintres de la Renaissance florentine, surgit le récit d'un violent amour crépusculaire.

Mon avis :
Ce roman est en quelque sorte la suite de Victoria-Hall, comme souvent dans ses romans, Metin Arditi fait réapparaître des personnages ou des événements secondaires qui cette fois prennent la vedette. Ainsi dans l’imprévisible, on retrouve Anne Catherine, séparée de son mari et qui veut se débarrasser d'un tableau. Elle demande à Guido de s'en occuper.
L'intrigue va nous mener de l'histoire sentimentale entre Anne-Catherine et Guido  que tout pourrait séparer à une enquête dans laquelle  de grand peintres de la renaissance apparaissent.
Les problématiques liées aux passés de Guido  et d'Anne Catherine jouent un grand rôle, c'est  en quelque sorte la marque de l'auteur et une des originalités de son écriture.
Un excellent roman que j'ai lu d'une traite.

Le grondement de la montagne - Yasunari Kawabata

Description de l'éditeur :

Dans l'air inerte d'une nuit d'été, un vieil homme entend - ou croit entendre - le grondement de la montagne.
Ce rugissement venu du coeur de la terre, lui seul semble le percevoir comme la révélation de sa mort prochaine. Notable, en apparence calme et rangé, le vieil homme cache une personnalité hypersensible, inquiète, troublée par une vie intérieure agitée. Songes, réminiscences, prémonitions l'absorbent plus que le monde qui l'entoure et dont il se détache progressivement. Seules les splendeurs fugitives de la nature, les Arabesques émouvantes des oiseaux et la silhouette blanche et délicate de sa jeune belle-fille parviennent à le distraire de son obsession de la mort.
Le style de Kawabata s'apparente aux peintures d'Extrême-Orient où la trajectoire d'une ligne courbe arrive à recréer la profondeur d'un paysage. Avec le Grondement de la montagne, l'auteur confronte son personnage hanté par la vieillesse, la mort, le rêve impossible d'un érotisme lumineux, aux grands moments de sa vie, à ses déceptions, ses échecs, l'écoulement des saisons ou la beauté éphémère d'un cerisier en fleur par un matin d'hiver.

Mon avis :
 Shengo, un homme de 62 ans conscient de son vieillissement observe les siens, ses enfants dont la vie conjugale est compliquée, tout dans la nature qui l'entoure, dans les événements qu'il côtoie le mène à  la réflexion.
Est-il un bon père ? Ne défavorise-t-il pas sa fille ? Pourquoi est-il attiré par sa belle fille  ? Est-ce la guerre qui a provoqué tout ces dérèglements ?
Toutes les questions que se pose Shengo sur l'existence humaine sont sans doute celles que se posait Kawabata dans sa maison de Kamakura où se déroule "le grondement de la montagne".
Malgré des événements difficiles pour les personnages, le ton du roman reste léger et poétique. La présence permanente de la mort est allégée par les beautés de la nature.
Un très beau roman plein de poésie et de sensibilité.

Kawabata dans son discours de réception du prix Nobel : "La neige, la lune, les cerisiers en fleur, mots qui expriment la beauté des saisons se transformant l'une en l'autre, englobent toute la tradition japonaise de la beauté des montagnes, des rivières, des plantes et des arbres, les milliers de manifestations ou se révèle la nature, aussi bien que les innombrables sentiments humains."

 Quelques extraits :

Les confessions n'apportent aucun réconfort à personne. On ne souhaite d'ailleurs pas se charger des soucis des autres ; on parle, on parle jusqu'à la station de tramway, puis on se quitte. Mais c'était justement ce qu'aurait souhaité Shingo ...
- Si les ménages de leurs fils et de leurs filles marchent bien, ce serait un succès à mettre à l'actif de ces époux.
- Dans le monde où nous vivons, dans quelle mesure les parents peuvent ils être tenus responsables de la vie conjugale de leurs enfants.
C'est ainsi qu'il aurait voulu se confier à ses anciens amis, et l'écho murmuré de ces propos imaginaires résonnait inopinément en lui.

 "Si mon père faisait bouillir ses épinards à la source radioactive en mesurant la température et le temps, je pense qu'il deviendrait aussi vigoureux que Popeye, même en l'absence de Kikuko, dit Fusako sans rire. Pour moi, je n'en peux plus, c'est trop triste."

Dans un lieu dont au réveil il avait oublié le nom - mais peu importait - un homme réunissait sur son menton toutes les particularités de tous les États. En outre, cet ensemble pileux loin d'offrir un pêle-mêle racial se divisait en plusieurs secteurs, le secteur français, l'indien, etc., où des touffes de chaque type se côtoyaient. Le gouvernement des États-Unis  classa cette barbe Trésor national, si bien que le pauvre homme ne pouvait plus se tailler ni se nettoyer la barbe à son gré.
Ce fut tout. Le vieillard avait vu la barbe panachée, l'avait même ressentie comme sienne. Il avait participé dans une certaine mesure, à la fierté, à la perplexité  de cet individu.

Il existe de par le monde quelques personnes qui se ressemblent tellement qu'on ne peut les prendre que pour parents et enfants ; il ne doit pas pourtant y en avoir beaucoup ; dans le monde entier, il ne doit se trouver qu'un homme que l'on puisse assortir à cette fille, qu'une fille que l'on puisse assortir à cet homme. Un seul pour chacun d'eux. Dans le monde entier, peut être n'existe-t-il qu'une paire de ce genre. Ils vivaient en étrangers, sans que rien n'indiquât le moindre lien entre eux. Peut-être chacun ignorait-il l'existence de l'autre ?
… Ils s'étaient séparés, après avoir été les participants d'un miracle dont ils restaient inconscients.
Le seul que l'étrangeté de la coïncidence eût frappé n'était qu'un étranger.